Droit pénalÉtude juridique

Erreur sur le droit – cause d’irresponsabilité pénale

Mis à jour le 27 octobre 202635 min de lecture

Introduite par le Code pénal de 1994, l’erreur sur le droit vient fissurer l’un des piliers les plus anciens de la répression, selon lequel nul n’est censé ignorer la loi. Encore fallait-il en circonscrire strictement le jeu, pour qu’un tempérament nécessaire ne dégénère pas en brèche ouverte contre la loi pénale.

I) Une exception au principe d’inexcusabilité

Parmi les nouveautés que le Code pénal entré en vigueur en 1994 a introduites dans notre droit répressif, l’erreur sur le droit occupe une place singulière. Aux côtés de la responsabilité pénale des personnes morales et de la faute de mise en danger délibérée, elle figure au rang des innovations les plus commentées, parce qu’elle heurte de front une évidence que l’on croyait indéracinable : celle selon laquelle l’ignorance de la règle ne saurait jamais excuser sa violation. En admettant que celui qui a méconnu la loi puisse, dans certaines limites, échapper à toute sanction, le législateur a consacré une cause d’irresponsabilité pénale d’un genre inédit, à mi-chemin entre les causes qui tiennent à la personne de l’agent et celles qui procèdent des circonstances objectives de l’acte. Encore faut-il mesurer exactement la portée de cette exception : elle ne renverse pas le principe, elle le tempère. Comprendre l’article 122-3 du Code pénal suppose donc de restituer d’abord l’adage auquel il déroge, puis de tracer la ligne qui sépare l’erreur qu’il vise de celle, tout autre, qui porte sur les faits.

A) Le tempérament apporté à un adage séculaire

L’article 122-3 ne se comprend que par contraste avec la règle qu’il vient assouplir. Cette règle est ancienne, et sa fermeté a longtemps paru sans faille. Avant de mesurer ce que le nouveau texte innove, il faut donc rappeler la logique de la présomption de connaissance de la loi et l’équilibre qu’elle assure entre deux exigences opposées.

1) La règle « nul n’est censé ignorer la loi »

La maxime nemo censetur ignorare legem — nul n’est censé ignorer la loi — commande depuis des siècles l’application de la loi pénale. Les tribunaux répressifs l’ont consacrée de longue date, dès le début du dix-neuvième siècle, en refusant à quiconque de se retrancher derrière sa méconnaissance des prescriptions légales pour se soustraire à leur sanction. Chacun est donc réputé connaître ce qui est défendu, sans qu’il soit permis de rapporter la preuve contraire, comme si la publication du texte suffisait à en irriguer la conscience de tous.

Il serait naïf d’y voir la description d’une réalité. Nul juriste n’ignore que l’inflation législative et réglementaire rend illusoire la connaissance effective, par le citoyen ordinaire, de l’ensemble des interdits qui pèsent sur lui. La présomption est donc une fiction, et elle s’assume comme telle. Mais cette fiction n’est pas arbitraire : elle répond à un impératif de discipline sociale et d’efficacité de la répression. Si l’on admettait que l’ignorance de la loi valût excuse, il suffirait à chacun d’alléguer qu’il ne savait pas pour paralyser l’action publique ; la preuve d’une connaissance individuelle, impossible à administrer, ruinerait toute poursuite. La fiction est ainsi le prix à payer pour que la loi conserve son empire.

On aperçoit alors l’équilibre délicat que la maxime réalise. D’un côté se dresse le principe de légalité des délits et des peines : nul comportement ne peut être puni s’il n’a été préalablement incriminé par un texte public, accessible et prévisible. De l’autre répond la présomption de connaissance : puisque l’interdit a été publié, il appartient à chacun de s’informer de ce qui lui est défendu. Les deux exigences se font contrepoids. La première protège l’individu contre l’arbitraire du juge en lui garantissant que seuls les actes définis à l’avance seront réprimés ; la seconde le charge, en retour, du devoir de se renseigner sur le contenu de ces définitions. La présomption d’inexcusabilité constitue ainsi la contrepartie nécessaire du principe de légalité : c’est parce que la loi s’est engagée à ne punir que ce qu’elle a publiquement annoncé que le citoyen ne saurait, à son tour, prétexter de son ignorance. Rompre cet équilibre par une admission trop large de l’erreur reviendrait à désarmer la répression ; le refuser absolument reviendrait à sacrifier, dans des hypothèses extrêmes, celui que l’ordre juridique lui-même a induit en erreur.

Équilibre entre deux principes
1 Principe de légalité — Les comportements doivent être préalablement incriminés par un texte public
↓
2 Présomption de connaissance — Le citoyen doit s’informer de ce qui est interdit

2) L’innovation de l’article 122-3

C’est précisément dans ces hypothèses extrêmes que le législateur de 1992 a voulu introduire une soupape. L’ancien code ne connaissait aucune disposition générale consacrant l’erreur sur le droit ; tout au plus la jurisprudence en avait-elle, très parcimonieusement, admis l’idée. L’article 122-3 lui confère pour la première fois une assise textuelle expresse, et l’on ne saurait sous-estimer la rupture que cela représente : un adage réputé irréfragable se voit assorti d’une exception écrite.

La genèse du texte en dit long sur les résistances qu’il a suscitées. L’idée, envisagée dès l’avant-projet de 1978 puis repris dans celui de 1983, avait purement et simplement disparu du projet gouvernemental de 1986. Ce sont les débats parlementaires qui l’ont ressuscitée : c’est au Sénat que la disposition fut réintroduite par voie d’amendement. Les objections ne manquèrent pas. On fit valoir qu’admettre l’erreur de droit exposait la sécurité juridique à des risques dont on ne pouvait mesurer l’ampleur, et qu’une telle brèche recelait des dangers difficiles à maîtriser. Le Gouvernement, sans dissimuler ses réticences, s’en remit finalement à la sagesse des parlementaires. Cette hésitation initiale éclaire le régime restrictif que la jurisprudence a ensuite bâti autour du texte : la cause d’impunité a été consciemment admise, mais tout aussitôt verrouillée, de sorte qu’elle demeure d’un maniement exceptionnel.

En vigueurArticle 122-3 du Code pénal — « N’est pas pénalement responsable la personne qui justifie avoir cru, par une erreur sur le droit qu’elle n’était pas en mesure d’éviter, pouvoir légitimement accomplir l’acte. »

La lecture du texte révèle sa physionomie propre. L’erreur sur le droit ne se laisse ranger ni parmi les causes d’irresponsabilité purement subjectives, qui tiennent à l’état psychologique de l’agent, ni parmi les causes objectives, qui procèdent d’une justification tirée des circonstances. Elle emprunte aux deux : subjective en ce qu’elle sonde la croyance de l’intéressé, objective en ce qu’elle exige que cette croyance ait été rationnellement inévitable, elle se rapproche par ce caractère mixte de la contrainte. De là découle la double condition, subjective et objective, que les développements suivants exploreront : il ne suffit pas d’avoir cru, encore faut-il que l’erreur n’ait pas pu être évitée. On mesure enfin, dès l’énoncé du texte, sa nature exceptionnelle : loin de constituer une échappatoire ordinaire, l’erreur sur le droit n’est que très rarement retenue par les juridictions, et la Cour de cassation en surveille l’application avec une rigueur dont on verra qu’elle dépasse celle des juges du fond.

1994

Entrée en vigueur de l’article 122-3 — Innovation majeure du nouveau Code pénal. Incertitude initiale sur la portée que la jurisprudence allait conférer à ce texte.
1995-1997

Premières applications restrictives — La Cour de cassation pose les jalons d’une interprétation stricte. Rappel de l’interdiction de relever d’office l’erreur sur le droit.
24 novembre 1998

Premier cas d’admission par la Cour de cassation — Erreur résultant d’une information erronée d’un médiateur gouvernemental en matière de durée du travail.
11 mai 2006

Second cas d’admission par la Cour de cassation — Attestation remise par un OPJ sur instruction d’un vice-procureur concernant la validité d’un permis international.
2010-2023

Consolidation d’une jurisprudence restrictive — Confirmation de la sévérité envers les professionnels. Rejet systématique des tolérances administratives et du silence de l’Administration.

B) La frontière avec l’erreur de fait

Avant même d’examiner les conditions auxquelles l’erreur sur le droit est subordonnée, il faut délimiter son objet. L’article 122-3 vise une erreur portant sur une règle : c’est ce qui la distingue radicalement de l’erreur de fait, laquelle obéit à un tout autre régime. Confondre les deux conduirait à des solutions erronées, car ce qui vaut exonération dans un cas demeure indifférent dans l’autre.

Critère Erreur de droit Erreur de fait
Définition Méconnaissance des règles applicables (existence ou portée) Connaissance exacte du droit mais méprise sur la matérialité de l’acte
Objet de l’erreur La norme juridique elle-même Les faits, les circonstances concrètes
Qualification juridique Cause d’irresponsabilité pénale (art. 122-3) Non constitutive d’une cause d’irresponsabilité
Effet sur les infractions intentionnelles Supprime la responsabilité pénale si conditions réunies Peut faire disparaître le dol (élément intellectuel)
Effet sur les infractions non intentionnelles Possible mais rare en pratique Toujours indifférente (constitue elle-même une négligence)

1) L’erreur portant sur la règle

Le texte exige que l’erreur porte sur le droit, c’est-à-dire sur l’existence, le sens ou la portée d’une norme juridique. Cette exigence est le premier des quatre paramètres qui commandent la cause d’irresponsabilité — l’un tenant à la procédure et à la charge de la preuve, les trois autres au fond, à savoir la nature juridique de l’erreur, son caractère inévitable et la croyance en la légitimité de l’acte. C’est le premier de ces éléments de fond qui retient ici l’attention.

Parce que l’article 122-3 ne distingue pas, l’erreur peut porter sur n’importe quelle règle. Il importe peu que la norme méconnue soit une loi ou un règlement, qu’elle relève du droit pénal proprement dit ou d’une branche extérieure : celui qui a mal interprété une disposition civile, fiscale ou administrative dont dépendait la licéité de son comportement invoque une erreur sur le droit au même titre que celui qui s’est mépris sur le texte d’incrimination lui-même. De même, l’erreur peut se rapporter aux éléments constitutifs d’une infraction de commission comme d’une infraction d’omission, quand bien même la lettre des dispositions générales du code raisonne volontiers en termes d’acte accompli : celui qui s’abstient parce qu’il croit à tort n’être tenu d’aucune obligation se trouve, du point de vue de l’erreur, dans la même situation que celui qui agit parce qu’il croit à tort en avoir le droit.

Cette générosité apparente de l’objet trouve toutefois une limite tenant à la nature de la règle en cause. Lorsque celle-ci fait l’objet d’une publicité renforcée, l’erreur ne peut plus être utilement alléguée, car l’intéressé était en mesure de la connaître. Il en va notamment ainsi en matière de circulation routière, domaine où la diffusion massive des prescriptions rend la méconnaissance objectivement inexcusable : on ne saurait plaider l’ignorance d’une règle que sa notoriété même impose. On pressent ici que l’appréciation de l’erreur ne s’opère pas dans l’abstrait, mais varie selon la qualité de celui qui l’invoque et la technicité de la norme : la présomption de connaissance pèse plus lourdement sur le professionnel du secteur réglementé, dont on attend la maîtrise des textes qui gouvernent son activité, que sur le profane démuni de toute compétence particulière. Cette échelle d’appréciation, seulement esquissée à ce stade, commandera plus loin l’analyse du caractère invincible de l’erreur et de la sévérité réservée aux professionnels.

2) L’indifférence de l’erreur matérielle

Tout autre est l’erreur de fait, celle qui porte non sur la règle mais sur une donnée matérielle de la situation. Son sort dépend entièrement de la structure de l’infraction, et l’article 122-3 lui est étranger.

Le principe s’illustre d’abord par son indifférence lorsque l’erreur ne touche pas un élément déterminant de la qualification. L’erreur sur la personne en offre l’exemple classique : celui qui tue une personne en la prenant pour une autre n’en demeure pas moins coupable de meurtre, la loi protégeant la vie humaine sans considération de l’identité de la victime. La solution est la même dans l’hypothèse de l’aberratio ictus, où l’auteur, visant l’un, atteint l’autre par maladresse : les violences ou l’homicide sont constitués sur la personne effectivement frappée, l’écart entre le résultat voulu et le résultat obtenu n’effaçant pas l’intention de porter atteinte à autrui. Dans ces cas, l’erreur matérielle glisse sur la qualification sans l’entamer.

L’erreur de fait n’acquiert d’incidence que lorsqu’elle atteint un élément que la loi érige en composante de l’infraction. Pour les infractions intentionnelles, elle peut alors faire disparaître le dol, c’est-à-dire l’élément intellectuel qui suppose la conscience et la volonté de commettre l’acte prohibé : celui qui emporte un bien en le croyant sien ne vole pas, faute d’intention frauduleuse. Mais ce mécanisme est propre à l’exigence d’un élément moral fait de connaissance ; il n’a rien à voir avec la croyance en la légitimité juridique de l’acte que gouverne l’article 122-3.

Pour les infractions non intentionnelles, l’erreur de fait est au contraire toujours indifférente, et pour une raison logique : se tromper sur une donnée que l’on aurait dû vérifier constitue précisément la négligence ou l’imprudence qui caractérise la faute exigée par ce type d’infraction. Loin d’exonérer, l’erreur en révèle l’élément constitutif. Le cas de la mise en danger délibérée, situé à mi-chemin du dol et de la simple négligence, appelle une distinction plus fine. L’erreur de fait et la mise en danger délibérée s’excluent lorsque l’agent croyait, en franchissant un carrefour, que le feu était vert alors qu’il était rouge : il n’a pas délibérément violé l’obligation de prudence puisqu’il ne l’a pas perçue. Elles se concilient en revanche lorsque l’agent, ayant vu le feu rouge, l’a néanmoins franchi dans la conviction erronée qu’aucun véhicule ne surgirait : là, la violation délibérée de la règle coexiste avec une erreur sur les circonstances, et l’infraction demeure caractérisée. Ces développements confirment, s’il en était besoin, que le régime de l’erreur de fait est commandé par la nature de l’élément moral en cause, tandis que celui de l’erreur sur le droit obéit aux conditions propres que l’article 122-3 lui assigne — conditions qu’il reste désormais à préciser.

II) Les conditions de l’irresponsabilité

Reconnaître que l’erreur sur le droit puisse effacer la responsabilité pénale ne dit encore rien des conditions auxquelles cet effacement obéit. Or l’article 122-3, dont on a vu qu’il ouvrait une brèche mesurée dans le principe d’inexcusabilité, l’a fait à un prix élevé : il subordonne l’irresponsabilité à un faisceau d’exigences dont le cumul explique la rareté de ses applications. En les lisant de près, on distingue une condition qui tient à l’origine et à la nature de l’erreur — son caractère invincible —, une condition qui tient à l’état d’esprit de l’agent — sa croyance en la légitimité de l’acte —, et une condition qui tient au procès lui-même — la charge de la preuve et le moment où l’exception doit être soulevée. Chacune mérite d’être examinée pour elle-même, car c’est de leur réunion, et non de leur addition approximative, que dépend le succès du moyen.

A) Le caractère invincible de l’erreur

Le texte n’exige pas une erreur quelconque, mais une erreur que l’agent « n’était pas en mesure d’éviter ». Ce caractère inévitable — que la doctrine et la jurisprudence désignent volontiers comme l’invincibilité de l’erreur — constitue le cœur du dispositif et la clef de sa portée restrictive. Une erreur que l’on aurait pu dissiper en s’informant n’est pas invincible : elle traduit une négligence, non une impossibilité. C’est pourquoi l’admission de l’erreur sur le droit demeure exceptionnelle : dans la quasi-totalité des situations, un renseignement était accessible, une vérification possible, une consultation à portée de main. L’invincibilité suppose donc que toutes les voies raisonnables de connaissance aient été fermées à l’agent, ou qu’il ait été activement induit en erreur par une source qui faisait autorité.

Situation Position jurisprudentielle Fondement
Tolérance administrative Non admise comme erreur invincible « Une simple tolérance administrative ne saurait déroger à la réglementation » (Cass. crim., 2 oct. 2002)
Silence de l’Administration Ne vaut pas approbation L’absence d’objection ne constitue pas une cause d’exonération (Cass. crim., 15 oct. 2002)
Divergence de jurisprudence entre chambres Non admise par la Cour de cassation Crée un doute mais non une croyance en la légitimité (Cass. crim., 11 mai 2004)
Règlement illégal (non annulé) Potentiellement admis Sous réserve qu’il ne soit pas manifestement illégal

1) Les diligences exigées de l’agent

La première question que se posent les juges est de savoir si l’agent a fait, pour connaître le droit applicable, ce qu’une personne placée dans sa situation pouvait et devait faire. L’appréciation n’est pas purement objective : elle tient compte de la qualité de l’intéressé, de sorte que le caractère invincible de l’erreur sera plus aisément reconnu à une personne fruste, dépourvue de ressources pour accéder à l’information juridique, qu’à un professionnel rompu à sa matière. Mais cette souplesse ne se retourne jamais en indulgence pour la paresse : dès lors qu’un moyen d’information existait, son abstention ruine la prétention à l’invincibilité. La croyance erronée doit avoir été celle sur laquelle l’agent a réellement fondé sa conviction et en raison de laquelle il a agi ; une erreur reconstruite après coup, sans lien avec le comportement incriminé, ne saurait servir.

La jurisprudence est particulièrement stricte lorsque la source invoquée ne présente aucune autorité en droit. Ainsi, un professionnel ne peut se retrancher derrière une simple définition de dictionnaire là où il lui était loisible d’interroger l’autorité compétente : la commodité d’une lecture profane ne remplace pas la diligence attendue de celui qui exerce une activité réglementée.

Faits
Une société professionnelle de la vente par correspondance de produits pour animaux, poursuivie pour exercice illégal de la pharmacie, invoquait une erreur sur le droit tirée du sens qu’elle prêtait à un terme, appuyé sur une définition de dictionnaire.
Problème
Une lecture profane de la règle, alors qu’un renseignement pouvait être sollicité auprès de l’autorité compétente, suffit-elle à caractériser une erreur invincible au sens de l’article 122-3 ?
Solution
Non. Le professionnel qui s’en tient à une simple définition de dictionnaire plutôt que de s’informer auprès de l’autorité compétente ne justifie pas d’une erreur qu’il n’était pas en mesure d’éviter.
Portée
La diligence exigée se mesure aux sources faisant autorité ; l’accessibilité d’une information officielle exclut l’invincibilité.

Le même raisonnement gouverne les hypothèses où l’intéressé disposait d’un interlocuteur institutionnel qu’il n’a pas consulté. La possibilité de s’informer auprès des services compétents — l’inspection du travail, notamment — suffit à priver l’erreur de son caractère inévitable, car elle démontre qu’une voie de vérification restait ouverte.

Faits
Une personne poursuivie pour travail dissimulé par dissimulation d’emploi salarié, dont l’entreprise était implantée de longue date en France, invoquait une erreur sur le droit relative à ses obligations.
Problème
L’erreur est-elle invincible lorsque l’agent pouvait interroger les services compétents sur l’étendue de ses obligations ?
Solution
Non. La possibilité de s’informer auprès de l’inspection du travail exclut le caractère inévitable de l’erreur ; le moyen tiré de l’article 122-3 est écarté.
Portée
L’existence même d’un service susceptible de renseigner l’agent fait obstacle à l’invincibilité, indépendamment de toute démarche accomplie.

La sévérité culmine lorsque l’agent a pris un conseil, mais un conseil inapte à couvrir précisément l’acte reproché. Le recours à un professionnel du chiffre et le silence de l’administration fiscale sur un point voisin ne valent pas garantie sur le point litigieux : une diligence partielle, portant à côté de la question, ne fonde pas davantage l’irresponsabilité qu’une absence totale de diligence.

Faits
Des organisatrices de lotos, poursuivies pour infractions à la législation applicable, avaient été relaxées par les juges du fond qui retenaient une erreur de droit tirée du recours à un expert-comptable et de l’absence de remarque de l’administration fiscale sur un point distinct, relatif à la TVA.
Problème
Le concours d’un professionnel et le silence de l’administration sur une question différente caractérisent-ils une erreur invincible au sens de l’article 122-3 ?
Solution
Non. L’arrêt de relaxe encourt la censure : ces éléments ne justifient pas d’une erreur de droit que les prévenues n’étaient pas en mesure d’éviter sur l’infraction poursuivie.
Portée
La diligence doit porter sur la question même qui fonde la poursuite ; une assurance obtenue sur un point voisin ne s’étend pas à celui qui est en cause.

2) L’information erronée de l’Administration

Si les diligences ordinaires suffisent rarement, c’est parce que l’erreur invincible suppose, le plus souvent, que l’agent ait été positivement trompé par une source dont il pouvait légitimement attendre la vérité. Deux hypothèses dominent : le défaut de publicité du texte répressif, qui rendait la règle matériellement inaccessible, et surtout l’information erronée émanant d’une autorité publique. Sur ce dernier terrain, une distinction s’impose, décisive : seule une information fausse provenant d’une personne publique peut fonder l’invincibilité. Une fausse information délivrée par une personne privée, fût-elle un professionnel qualifié, ne le peut pas ; elle atteste peut-être de la bonne foi de l’agent, mais ne le rend pas irresponsable. La logique en est claire : nul n’est fondé à tenir pour souverain l’avis d’une source qui n’exprime pas la position de la puissance publique.

L’autorité administrative comme l’autorité judiciaire peuvent être à l’origine d’une telle erreur. Le renseignement erroné donné par un magistrat dans l’exercice de ses fonctions en est l’une des figures. Encore faut-il que l’information ait été formelle et se rapporte à la situation même de l’agent. Ainsi a-t-il été jugé qu’une attestation délivrée par un agent de police judiciaire, agissant sur les instructions d’un vice-procureur de la République et certifiant à l’intéressé que sa situation administrative était régulière malgré l’annulation de son permis de conduire, caractérise l’erreur sur le droit au sens de l’article 122-3 : l’agent avait reçu, d’une source publique et compétente, l’assurance expresse de la légalité de son comportement. À l’inverse, un simple renseignement téléphonique, imprécis ou officieux, ne suffit pas : l’agent doit avoir accompli des diligences réelles et recueilli une prise de position formelle, non un propos que rien ne fixe et que rien n’engage.

B) La croyance en la légitimité de l’acte

L’invincibilité décrit l’origine de l’erreur ; la croyance en la légitimité de l’acte en décrit l’effet sur l’esprit de l’agent. C’est là l’aspect subjectif de la cause d’irresponsabilité, qui la place à mi-chemin des causes objectives et des causes subjectives et la rapproche, par sa structure mixte, de la contrainte. Le texte exige que l’agent ait cru « pouvoir légitimement accomplir l’acte » : il ne suffit pas qu’il ait ignoré la règle, il faut qu’il ait été convaincu de la conformité de sa conduite au droit.

1) Une conviction totale et sans réserve

Cette croyance doit être complète. Il ne doit subsister, dans l’esprit de l’agent, aucune incertitude sur la légalité de l’acte accompli. L’exigence se comprend : l’erreur ne neutralise l’infraction que parce qu’elle a supprimé, chez son auteur, toute conscience de transgresser. Une croyance qui n’aurait porté que sur une partie de l’illégalité, ou qui aurait laissé l’agent dans la conviction que son acte n’était qu’imparfaitement illégitime, ne remplit pas cette condition. De même, l’erreur qui conduit seulement à sous-estimer la gravité de l’acte — croire commettre une contravention là où l’on commet un délit — ne saurait exonérer : l’agent savait alors qu’il agissait dans l’illégalité, la méprise ne portant que sur son degré. La croyance requise n’est donc pas une atténuation du sentiment de licéité, mais son affirmation entière.

2) L’insuffisance du simple doute

Il suit de là qu’un simple doute est insuffisant. Alors même que régnait encore l’ancien code, les tribunaux écartaient déjà le moyen pris de l’erreur toutes les fois que subsistait un doute sur la portée du texte légal, dont la mise en œuvre prêtait à controverse ; cette solution conserve pleinement son autorité sous l’empire du code de 1994. La circonstance que des décisions divergentes aient existé, les unes favorables au prévenu, les autres défavorables, ne joue pas en sa faveur : elle révèle au contraire qu’il ne pouvait tenir la légalité de son acte pour acquise. La présence d’interprétations contradictoires, qu’il s’agisse de jurisprudences opposées ou de réponses discordantes d’administrations, ne fonde pas la croyance requise ; elle l’exclut. La règle qui gouverne cette hypothèse est d’une grande netteté : le doute doit conduire à s’abstenir. Celui qui agit dans l’incertitude accepte le risque de l’illégalité et ne saurait ensuite se prévaloir d’une erreur qu’il n’a jamais vraiment tenue pour une certitude.

Cette exigence rejoint la manière dont la Cour de cassation apprécie l’intention coupable. La seule constatation de la violation, en connaissance de cause, d’une prescription légale ou réglementaire implique l’intention exigée par l’article 121-3, alinéa 1er : la bonne foi de l’agent, ou sa croyance qu’il pouvait s’affranchir de son obligation, ne suffit pas à écarter le délit.

Doute sur la légitimité Si l’agent avait un doute sur la légalité de son acte, même en présence d’interprétations contradictoires (décisions divergentes, réponses opposées d’administrations), l’erreur sur le droit ne peut être retenue. Le doute doit conduire à s’abstenir.
↓
Croyance partielle L’erreur qui fait croire que l’acte n’était qu’en partie illégitime ou qui fait « sous-estimer » sa gravité (croire commettre une contravention alors qu’il s’agit d’un délit) ne peut constituer une cause d’irresponsabilité.
Faits
Des employeurs, poursuivis du chef d’exécution d’un travail dissimulé résultant du défaut de remise de bulletins de paie à une salariée, avaient été relaxés au motif de leur bonne foi quant à l’étendue de leurs obligations légales.
Problème
La croyance erronée sur la portée d’une obligation légale, dès lors que sa violation est commise en connaissance de cause, peut-elle fonder une relaxe ?
Solution
Non. La seule violation, en connaissance de cause, d’une prescription légale implique l’intention coupable de l’article 121-3, alinéa 1er ; l’arrêt de relaxe encourt la cassation.
Portée
La bonne foi et le doute sur l’étendue des obligations ne valent pas croyance complète en la légitimité de l’acte ; l’erreur exonératoire reste d’application restrictive.

C) La charge de la preuve

Aux trois conditions de fond que l’on vient d’analyser, l’article 122-3 en ajoute une, de nature procédurale, qui commande la manière dont l’erreur peut être portée devant le juge. Le texte est ici singulier au regard du droit commun de la preuve pénale : là où d’autres causes d’irresponsabilité — la maladie mentale, la contrainte — soulèvent la question du fardeau probatoire et conduisent une partie de la doctrine à en laisser la charge au ministère public au nom de la présomption d’innocence, l’erreur sur le droit renverse expressément ce mouvement.

1) La justification par le prévenu

Le verbe employé par le législateur — la personne doit « justifier » avoir cru pouvoir légitimement agir — met la charge de la preuve à la porte du prévenu. C’est à lui, et à lui seul, qu’il incombe de démontrer que les conditions de l’article 122-3 sont réunies : l’existence de l’erreur, son caractère invincible, la croyance complète qu’elle a fait naître. Le juge ne peut relever d’office cette cause d’irresponsabilité ; il n’a pas à rechercher, à la place de l’intéressé, si les éléments d’une erreur excusable se trouvaient réunis. Ce choix se comprend par la nature même de l’exception : l’erreur touche à l’état d’esprit de l’agent et aux démarches qu’il a personnellement accomplies, données dont il est le mieux — souvent le seul — à pouvoir rendre compte. Faire peser sur l’accusation la preuve d’un fait aussi intime reviendrait à lui demander une probatio diabolica. La justification exigée n’est pas une simple allégation : elle appelle des éléments concrets, l’attestation reçue, la consultation sollicitée, la position formelle recueillie, qui établissent que l’erreur était réelle et qu’elle ne pouvait être évitée.

1 Condition procédurale : la charge de la preuve C’est à la personne poursuivie qu’il incombe de « justifier » l’erreur. Le juge ne peut pas relever d’office cette cause d’irresponsabilité. Elle ne peut pas non plus être invoquée pour la première fois devant la Cour de cassation (moyen mélangé de fait).
↓
2 L’erreur doit porter sur une règle de droit L’erreur peut concerner l’existence même de la règle, son interprétation ou sa portée. Elle peut porter sur un texte pénal ou non pénal, une loi ou un règlement, un texte d’incrimination ou une cause d’irresponsabilité.
↓
3 L’erreur doit être inévitable (invincible) L’erreur doit avoir été impossible à éviter. En pratique, cela suppose généralement une information erronée émanant d’une autorité publique (administrative ou judiciaire), ou un défaut de publicité du texte répressif.
↓
4 La croyance en la légitimité de l’acte L’agent doit avoir cru pouvoir « légitimement accomplir l’acte ». Cette croyance doit être complète : un simple doute sur la légalité ne suffit pas. La personne doit avoir été certaine de la légitimité de son comportement.

2) L’invocation devant les juges du fond

Cette charge probatoire commande le régime processuel de l’exception. Parce qu’elle suppose l’établissement de faits — les circonstances de l’erreur, les diligences accomplies, l’origine de l’information reçue —, l’erreur sur le droit constitue un moyen mélangé de fait et de droit, qui ne peut être présenté pour la première fois devant la Cour de cassation. Le prévenu doit l’avoir soulevée devant les juges du fond, seuls investis du pouvoir d’apprécier souverainement la matérialité et la portée des éléments avancés. Faute d’avoir été invoquée en temps utile, l’exception est irrecevable : celui qui a gardé le silence sur son erreur tout au long du procès au fond ne peut la découvrir au stade du contrôle de légalité, où nul débat de fait ne peut plus s’ouvrir. Le schéma d’admission de l’erreur sur le droit s’ordonne ainsi en une suite de verrous successifs : l’exception doit d’abord avoir été régulièrement soumise aux juges du fond ; l’erreur doit ensuite porter sur une règle de droit, et non sur la matérialité des faits ; elle doit encore s’être révélée invincible, faute d’information accessible ou par l’effet d’un renseignement erroné d’une autorité publique ; elle doit enfin avoir engendré une croyance entière en la légitimité de l’acte, que le moindre doute suffit à ruiner. Qu’une seule de ces conditions vienne à manquer, et l’erreur sur le droit est écartée — ce qui, la pratique le confirme, demeure l’issue de très loin la plus fréquente.

Schéma décisionnel : L’erreur sur le droit est-elle admissible ?
1 L’erreur a-t-elle été invoquée par le prévenu devant les juges du fond ?
↓
NONMoyen irrecevable — (y compris pour la 1ère fois en cassation)
↓
OUIPasser à l’étape suivante
↓
2 L’erreur porte-t-elle sur une règle de droit ? — (et non sur la matérialité des faits)
↓
3 L’erreur était-elle inévitable (invincible) ? — Information erronée d’une autorité publique ou défaut de publicité
↓
4 L’agent avait-il la croyance complète en la légitimité de l’acte ? — (pas de simple doute)
↓
4 CONDITIONS RÉUNIESIrresponsabilité pénale prononcée
↓
1 CONDITION MANQUANTEErreur sur le droit rejetée

III) La portée restrictive du dispositif

Les conditions qui viennent d’être détaillées ne se comprennent pleinement qu’à la lumière de leur résultat. Prises isolément, elles paraissent laisser une porte ouverte : il suffirait de démontrer une erreur invincible et une croyance entière en la légitimité de l’acte pour échapper à toute peine. L’observation de la pratique judiciaire dément aussitôt cette lecture. Depuis l’entrée en vigueur de l’article 122-3, les juridictions ont façonné une application si étroite que l’irresponsabilité tirée de l’erreur de droit demeure une figure d’exception, réservée à des hypothèses rares et minutieusement vérifiées. Cette portée restrictive n’est pas un accident : elle traduit une méfiance délibérée, particulièrement marquée à l’égard de ceux dont la profession commande la connaissance de la règle, et elle se prolonge dans les effets mesurés que produit l’admission de l’erreur, lesquels ne libèrent jamais entièrement l’auteur des suites de son acte.

A) La sévérité envers les professionnels

La première expression de cette portée restrictive tient à l’inégalité de traitement que la jurisprudence assume entre le profane et le professionnel. Loin d’appliquer un standard uniforme, les juges modulent l’exigence de diligence selon la qualité de celui qui invoque l’erreur, et cette modulation se retourne presque toujours contre le spécialiste. La condition d’invincibilité, déjà exigeante en elle-même, devient pour lui une barrière que sa compétence supposée lui interdit de franchir.

1) L’appréciation renforcée des diligences

L’erreur ne mérite protection que si elle était inévitable ; or ce qui est inévitable pour un particulier ne l’est plus pour celui dont le métier est précisément de maîtriser la norme applicable. La logique est implacable : plus l’agent est réputé savoir, plus la marge d’excuse se rétrécit, car la loi lui offrait, par sa qualification même, les moyens de dissiper son ignorance. Le professionnel dispose d’un accès privilégié aux textes, aux consultations spécialisées, aux autorités de tutelle de son secteur ; s’abstenir de ces vérifications, c’est déjà commettre la faute que l’erreur invincible suppose absente. Aussi la jurisprudence attend-elle de lui des diligences d’un ordre supérieur, à la mesure des ressources que sa position lui procurait.

Le contraste éclaire l’exigence. Là où le particulier peut, dans certaines limites, se prévaloir d’un renseignement obtenu d’une administration, le spécialiste ne saurait se satisfaire d’une information sommaire ou d’un renseignement recueilli à la hâte. On attend de lui qu’il pousse plus loin l’investigation, qu’il consulte les textes de son domaine, qu’il sollicite au besoin une position formelle de l’autorité compétente. Le simple appel téléphonique, la consultation superficielle, la confiance accordée à un usage professionnel ne suffisent pas à établir que l’erreur ne pouvait être évitée. Cette exigence renforcée explique une part considérable des rejets : la personne poursuivie échoue moins sur la sincérité de sa croyance que sur l’insuffisance des démarches qu’elle pouvait et devait accomplir. Le professionnel qui se trompe est souvent de bonne foi ; il reste que sa bonne foi ne le rend pas irresponsable, car elle ne prouve pas l’impossibilité d’apprendre la règle.

Cette sévérité rejoint le refus constant d’admettre certaines circonstances comme excuses. La tolérance de fait dont bénéficierait une pratique n’a jamais valeur d’autorisation ; elle ne dispense pas de connaître l’interdiction et ne fonde aucune croyance légitime en la licéité de l’acte. De même, le silence de l’Administration, l’absence de poursuites antérieures ou l’inaction des services de contrôle ne valent pas approbation. Le professionnel qui déduit d’un tel silence un feu vert commet une erreur qui n’a rien d’invincible, puisque rien ne l’empêchait de solliciter une prise de position expresse. La cohérence de la jurisprudence tient à ce point : seule une information positive, claire et émanant d’une source publiquement autorisée peut fonder l’erreur ; tout le reste, tolérance, silence, usage, demeure impuissant à exonérer.

Échelle d’appréciation selon la qualité du prévenu
Personne sans compétence particulièreAppréciation plus souple — Prise en compte du niveau d’instruction et de la complexité du texte
↓
Professionnel d’un secteur réglementéSévérité accrue — Présomption de connaissance des textes du secteur
↓
Professionnel du droitQuasi-impossibilité d’invoquer l’erreur — Mandataire liquidateur, OPJ, avocat, etc.

2) Les matières techniques d’élection

Cette exigence renforcée trouve son terrain naturel dans les branches du droit où l’incrimination ne coïncide pas avec une évidence morale. Dès l’adoption du nouveau Code pénal, il avait été pressenti que l’erreur sur le droit se déploierait avant tout dans les matières techniques et mouvantes, celles qui ne figurent pas dans le Code pénal lui-même : l’urbanisme, l’environnement, le droit du travail, le droit des affaires, le droit des transports. La prévision s’est vérifiée. Ce sont ces domaines, où la norme se démultiplie en réglementations sectorielles, en textes spéciaux souvent remaniés et parfois obscurs, qui offrent le terreau d’une ignorance concevable. Là, l’agent peut plausiblement soutenir qu’il ignorait une prescription enfouie dans un maquis normatif, et l’erreur cesse d’être invraisemblable.

Le raisonnement se renverse pour les infractions qui heurtent les valeurs essentielles de la société ou de la personne. Nul ne peut sérieusement prétendre avoir cru licite le meurtre, le vol ou le viol : l’interdit y est de connaissance universelle, gravé dans la conscience commune bien avant d’être écrit dans le Code. Pour ces infractions naturelles, l’erreur de droit ne sera jamais démontrée, non par un refus de principe, mais parce que la condition d’invincibilité ne pourra jamais être satisfaite. Personne n’est en situation de ne pas pouvoir éviter d’ignorer une telle interdiction. L’erreur sur le droit se cantonne ainsi, par la force même de ses conditions, aux zones techniques du droit pénal accessoire, celles où la loi punit des comportements que rien, dans l’ordre moral spontané, ne signalait comme répréhensibles.

Cette délimitation matérielle rejoint la trajectoire historique du dispositif, dont la ligne restrictive s’est affirmée progressivement.

L’entrée en vigueur du texte en 1994 avait suscité une incertitude réelle : nul ne savait quelle ampleur la Cour de cassation reconnaîtrait à cette innovation. Les premières années dissipèrent le doute. Dès les premières applications, la Cour posa les jalons d’une lecture stricte et rappela qu’il n’appartenait pas aux juges de relever d’office l’erreur sur le droit. Les rares admissions confirmèrent, par leur configuration même, l’étroitesse de la brèche : chacune reposait sur une information erronée émanant d’une autorité publique, dans un contexte où l’agent ne disposait d’aucun moyen raisonnable de rectifier son appréciation. Au fil des années suivantes, la jurisprudence a consolidé cette sévérité, écartant méthodiquement les tolérances administratives et le silence de l’Administration. Le mouvement d’ensemble révèle une constance : l’article 122-3 a été maintenu dans les bornes les plus resserrées que ses conditions permettaient de tracer.

B) Les effets de l’admission

Lorsque, malgré ces obstacles, l’erreur est reconnue, encore faut-il mesurer précisément ce qu’elle emporte. L’admission ne produit pas une immunité générale ; ses effets se différencient selon l’ordre de responsabilité considéré. Le dispositif épuise sa portée dans la sphère pénale et laisse intacte la sphère civile, de sorte que la libération de l’auteur reste partielle et que la victime n’est jamais désarmée.

Synthèse des effets de l’erreur sur le droit
ERREUR SUR LE DROIT ADMISE(art. 122-3 Code pénal)
↓
RESPONSABILITÉ PÉNALEIrresponsabilité prononcée — Pas de condamnation — Extension possible aux personnes morales
↓
RESPONSABILITÉ CIVILEMaintenue intégralement — Droit à réparation conservé — Action civile possible

1) L’irresponsabilité pénale de l’auteur

Sur le terrain pénal, l’effet est net et complet. La personne au bénéfice de laquelle l’erreur est reconnue doit être déclarée pénalement irresponsable, et cette déclaration exclut toute condamnation. Il ne s’agit pas d’une simple atténuation de peine ni d’une cause d’excuse partielle : l’article 122-3 institue une cause d’irresponsabilité qui, une fois établie, fait disparaître la sanction dans son principe même.

En vigueurArticle 122-3 du Code pénal — « N’est pas pénalement responsable la personne qui justifie avoir cru, par une erreur sur le droit qu’elle n’était pas en mesure d’éviter, pouvoir légitimement accomplir l’acte. »

La lettre du texte commande cette solution : la personne « n’est pas pénalement responsable ». La logique de la cause d’irresponsabilité subjective se déploie alors entièrement. L’infraction demeure objectivement constituée dans ses éléments matériel et légal, mais son auteur ne peut se voir imputer une faute pénale, faute d’avoir eu la conscience de mal agir que suppose toute répression. Aucune peine ne peut être prononcée contre lui, ni principale ni complémentaire, puisqu’il n’y a plus de condamnation à laquelle rattacher une sanction. Cette absence de culpabilité rejaillit sur tout ce qui suppose une déclaration de responsabilité : les conséquences que la loi attache à une condamnation ne peuvent s’appliquer à une personne qui n’a pas été condamnée mais reconnue irresponsable. Une déclaration d’irresponsabilité n’est pas une condamnation ; elle en est l’exact contraire, et tout mécanisme qui présuppose une peine se trouve par là même privé d’assise.

L’effet, enfin, présente une généralité qui redouble sa force. La solution vaut devant toutes les juridictions répressives et n’est pas cantonnée à une catégorie particulière d’infractions. Elle peut au demeurant bénéficier aux personnes morales comme aux personnes physiques, dès lors que les conditions en sont réunies. Cette portée large ne contredit pas le caractère restrictif du dispositif : la rareté de l’admission tient aux conditions de fond, non à l’ampleur de l’effet une fois celles-ci satisfaites. Là où l’erreur est reconnue, elle libère pleinement ; simplement, elle ne l’est presque jamais.

2) La survie de la responsabilité civile

Cette libération, si complète soit-elle, s’arrête au seuil du droit civil. L’erreur sur le droit ne constitue pas une cause d’irresponsabilité civile, et cette limite dessine la véritable mesure du dispositif. L’article 122-3 tempère l’adage « nul n’est censé ignorer la loi » pour le seul droit pénal ; en dehors de ce champ, le principe conserve son caractère irréfragable. Le juge civil n’a que faire de la croyance de l’auteur en la légitimité de son acte : le dommage causé à autrui appelle réparation indépendamment de la conscience que son auteur avait de son illicéité.

La conséquence est décisive pour la victime : elle conserve son droit à réparation malgré la déclaration d’irresponsabilité pénale. Le fait dommageable, quoique dépénalisé pour son auteur, demeure une source d’obligation civile ; l’action en réparation reste ouverte et prospère sur le fondement du droit commun de la responsabilité. Le mécanisme procédural en tient compte. Une fois constatée l’absence de responsabilité pénale, il revient à la juridiction de jugement ou, selon le moment auquel on se situe dans le procès, à la formation chargée de l’instruction de veiller, si la partie civile en forme la demande, à ce qu’il soit statué sur l’indemnisation, quitte à saisir la juridiction compétente afin qu’elle apprécie la responsabilité civile de celui qui a échappé à toute sanction pénale. La reconnaissance de l’erreur ne referme donc pas le prétoire : elle en déplace seulement l’objet, de la punition vers l’indemnisation.

Cette dualité éclaire, en dernière analyse, la nature exacte de l’erreur sur le droit. En dissociant le sort pénal du sort civil de l’auteur, le législateur a pris soin de ne libérer que ce qui pouvait l’être sans injustice pour la victime. L’erreur excuse celui qui ne pouvait savoir qu’il enfreignait la loi pénale ; elle ne le dispense pas de répondre du préjudice qu’il a causé. Ainsi se referme le dispositif sur sa double mesure : exceptionnel par les conditions qui en commandent l’admission, il l’est encore par les effets qui en résultent, l’irresponsabilité pénale laissant subsister l’entière obligation de réparer. C’est dans cet équilibre que réside la cohérence d’une innovation dont la jurisprudence, année après année, a confirmé qu’elle devait rester rare.

Les textes cités 2 articles

Le texte en vigueur de chaque disposition citée, tel qu’il se lit au 27 octobre 2026. Une disposition a connu des rédactions antérieures : elles sont données, datées, et ce qui les sépare du texte actuel est souligné. Lorsqu’une rédaction a été reprise sous un autre numéro, ou dans un autre code, la destination est nommée.

Article 121-3 du code pénalen vigueur depuis le 11 juillet 2000

Il n'y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre.

Toutefois, lorsque la loi le prévoit, il y a délit en cas de mise en danger délibérée de la personne d'autrui.

Il y a également délit, lorsque la loi le prévoit, en cas de faute d'imprudence, de négligence ou de manquement à une obligation de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, s'il est établi que l'auteur des faits n'a pas accompli les diligences normales compte tenu, le cas échéant, de la nature de ses missions ou de ses fonctions, de ses compétences ainsi que du pouvoir et des moyens dont il disposait.

Dans le cas prévu par l'alinéa qui précède, les personnes physiques qui n'ont pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n'ont pas pris les mesures permettant de l'éviter, sont responsables pénalement s'il est établi qu'elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d'une particulière gravité qu'elles ne pouvaient ignorer.

Il n'y a point de contravention en cas de force majeure.

1 rédaction antérieure — ce qui a changé est souligné

Du 14 mai 1996 au 11 juillet 2000

Il n'y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre.

Toutefois, lorsque la loi le prévoit, il y a délit en cas de mise en danger délibérée de la personne d'autrui.

Il y a également délit, lorsque la loi le prévoit, en cas de faute d'imprudence, de négligence ou de manquement à une obligation de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou les règlements sauf si le règlement, s'il est établi que l'auteur des faits a n'a pas accompli les diligences normales compte tenu, le cas échéant, de la nature de ses missions ou de ses fonctions, de ses compétences ainsi que du pouvoir et des moyens dont il disposait.

Dans le cas prévu par l'alinéa qui précède, les personnes physiques qui n'ont pas causé directement le dommage, mais qui ont créé ou contribué à créer la situation qui a permis la réalisation du dommage ou qui n'ont pas pris les mesures permettant de l'éviter, sont responsables pénalement s'il est établi qu'elles ont, soit violé de façon manifestement délibérée une obligation particulière de prudence ou de sécurité prévue par la loi ou le règlement, soit commis une faute caractérisée et qui exposait autrui à un risque d'une particulière gravité qu'elles ne pouvaient ignorer. Il n'y a point de contravention en cas de force majeure.

Avant le 14 mai 1996, ce numéro portait un autre texte — sans rapport avec l’article actuel

Du 1er mars 1994 au 14 mai 1996

Il n'y a point de crime ou de délit sans intention de le commettre.

Toutefois, lorsque la loi le prévoit, il y a délit en cas d'imprudence, de négligence ou de mise en danger délibérée de la personne d'autrui.

Il n'y a point de contravention en cas de force majeure.

Le miroir ne dit pas où ce texte est repris.

Article 122-3 du code pénalen vigueur depuis le 1er mars 1994

N'est pas pénalement responsable la personne qui justifie avoir cru, par une erreur sur le droit qu'elle n'était pas en mesure d'éviter, pouvoir légitimement accomplir l'acte.

Jurisprudence citée 4 décisions

3 cassations1 rejet4 au Bulletin2008 → 2018
2008CassationCass. crim., 17 juin 2008, n° 07-87.518Bulletincité 1×
formationchambre criminelle
date17 juin 2008
attaquéeCour d'appel de Paris, 10 oct. 2007
La seule constatation de la violation en connaissance de cause d'une prescription légale ou réglementaire implique de la part de son auteur l'intention coupable exigée par l'article 121-3, alinéa 1er, du code pénal. Dès lors encourt la cassation l'arrêt qui, pour relaxer des employeurs des fins de la poursuite du chef d'exécution d'un travail dissimulé résultant d'un défaut de remise de bulletins de paie à une salariée, retient la bonne foi des prévenus au motif qu'ils s'étaient informés sur le montant des cotisations sociales qu'ils devaient acquitter et ignoraient devoir rédiger des bulletins de paie alors que la rémunération consistait en la fourniture d'un logement
Sommaire publié par la Cour, base Judilibre — texte non retouché
courdecassation.fr ↗dans le texte : ↑1
2011CassationCass. crim., 4 oct. 2011, n° 10-88.157Bulletincité 1×
formationchambre criminelle
date4 octobre 2011
attaquéeChambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris, 10 sept. 2010
Pour bénéficier de la cause d'irresponsabilité prévue par l'article 122-3 du code pénal, la personne poursuivie doit justifier avoir cru, par une erreur sur le droit qu'elle n'était pas en mesure d'éviter, pouvoir légitimement accomplir le fait reproché. Tel n'est pas le cas de la société prévenue, professionnel de la vente par correspondance de produits pour animaux, qui, poursuivie pour exercice illégal de la pharmacie, invoque une erreur de droit résultant de la définition donnée par le dictionnaire des médicaments vétérinaires
Sommaire publié par la Cour, base Judilibre — texte non retouché
courdecassation.fr ↗dans le texte : ↑1
2015RejetCass. crim., 20 janv. 2015, n° 14-80.532Bulletincité 1×
formationchambre criminelle
date20 janvier 2015
attaquéeCour d'appel de Metz, 31 oct. 2013
Pour bénéficier de la cause d'irresponsabilité prévue par l'article 122-3 du code pénal, la personne poursuivie doit justifier avoir cru, par une erreur sur le droit qu'elle n'était pas en mesure d'éviter, pouvoir légitimement accomplir le fait reproché. Tel n'est pas le cas de la personne poursuivie pour travail dissimulé par dissimulation d'emploi salarié, dont l'entreprise est implantée de longue date en France et qui pouvait s'informer auprès des services de l'inspection du travail sur l'étendue de ses obligations en matière d'embauche de salariés
Sommaire publié par la Cour, base Judilibre — texte non retouché
courdecassation.fr ↗dans le texte : ↑1
2018CassationCass. crim., 3 mai 2018, n° 17-82.746Bulletincité 1×
formationchambre criminelle, formation restreinte
date3 mai 2018
Pour bénéficier de la cause d'irresponsabilité prévue par l'article 122-3 du code pénal, la personne poursuivie doit justifier avoir cru, par une erreur de droit qu'elle n'était pas en mesure d'éviter, pouvoir légitimement accomplir l'acte reproché. Ne caractérise pas une telle erreur de droit et encourt la censure l'arrêt qui, pour relaxer des prévenues, organisatrices de lotos, du chef d'infractions à la législation sur les jeux, retient qu'elle ont eu recours à un expert-comptable, que l'absence de remarque de l'administration fiscale, interrogée par un courrier de ce dernier sur un problème de TVA et détaillant toute leur activité, écarte toute dissimulation et qu'ainsi, la preuve de l'élément intentionnel n'est pas rapportée
Sommaire publié par la Cour, base Judilibre — texte non retouché
courdecassation.fr ↗dans le texte : ↑1
Décisions de la Cour de cassation, rattachées par le numéro de pourvoi, la date et la chambre.