I. Définition et fondement juridique

La contrainte constitue une cause d'irresponsabilité pénale reconnue par le droit français. Elle se distingue fondamentalement de la « contrainte pénale » qui fut instituée par la loi du 15 août 2014 sur l'individualisation des peines, et qui consistait en une mesure alternative à l'emprisonnement.

A. Nature juridique de la contrainte

La contrainte en droit pénal

La contrainte désigne une situation dans laquelle la conscience de l'individu subsiste, mais sa liberté d'action est entièrement supprimée. Contrairement au trouble psychique qui abolit le discernement, la contrainte affecte spécifiquement la capacité de vouloir.

La contrainte se rattache aux causes de non-imputabilité de l'infraction à son auteur. Elle constitue une cause subjective d'irresponsabilité, ce qui signifie qu'elle tient à la personne même de l'agent et non aux circonstances objectives de l'acte.

B. Distinction avec d'autres notions

Notion Effet sur l'agent Nature juridique
Contrainte (art. 122-2) Supprime la liberté d'action (la volonté est entravée) Cause de non-imputabilité
Trouble psychique (art. 122-1) Abolit le discernement (la conscience est altérée) Cause de non-imputabilité
Cas fortuit / Force majeure Supprime l'élément moral de l'infraction Absence d'infraction
Légitime défense (art. 122-5) Justifie l'acte commis Fait justificatif (cause objective)

Point essentiel : La contrainte pesant sur l'agent auteur de l'infraction doit être distinguée de la contrainte exercée sur la victime, qui constitue l'élément matériel de certaines infractions (comme les violences ou l'agression sexuelle). Seule la première fait l'objet de cette présentation.

II. Les différentes formes de contrainte

Le droit pénal reconnaît deux formes principales de contrainte, chacune pouvant avoir une origine externe ou interne à l'individu.

LA CONTRAINTE
💪 PHYSIQUE
  • Externe : Forces de la nature, fait d'un tiers, fait d'un animal, acte de l'autorité publique
  • Interne : Maladie soudaine, malaise imprévu
🧠 MORALE
  • Externe : Menaces, suggestions, provocations
  • Interne : Convictions, émotions (rarement admise)

A. La contrainte physique

La contrainte physique suppose une force qui entrave directement la liberté d'action de l'individu en exerçant une pression sur sa personne même, de sorte qu'il n'a plus l'exercice normal de son activité.

1. La contrainte physique externe

Elle peut résulter de plusieurs sources :

🌪️ Forces de la nature

Tempêtes, ouragans, inondations, verglas imprévu, brouillard... Ces événements naturels peuvent rendre impossible le respect de la loi pénale.

🐺 Fait d'un animal

Un animal qui échappe au contrôle de son gardien et provoque une infraction peut constituer une cause de contrainte pour ce dernier.

👤 Fait d'un tiers

L'intervention d'une autre personne qui force physiquement l'agent à commettre une infraction ou l'en empêche de respecter une obligation légale.

🏛️ Acte de l'autorité publique

Un ordre ou une décision de l'autorité publique rendant impossible le respect d'une autre obligation légale.

2. La contrainte physique interne

Elle résulte d'un événement inhérent à la personne elle-même, principalement la survenance d'une maladie ou d'un malaise. Cette forme de contrainte a longtemps été contestée au nom de l'exigence civiliste d'extériorité de la force majeure, mais la jurisprudence pénale l'admet désormais dans certaines conditions.

⚖️
Cass. crim., 15 novembre 2005 Contrainte admise
Un automobiliste a perdu le contrôle de son véhicule à la suite d'un malaise brutal et imprévisible, s'agissant de sa première manifestation. La chambre criminelle a retenu la contrainte physique interne.

B. La contrainte morale

La contrainte morale résulte d'une pression exercée sur la volonté de l'agent, qui se trouve dans l'impossibilité psychologique de résister. Elle est admise de manière bien plus restrictive que la contrainte physique.

1. La contrainte morale externe

Elle peut découler de menaces, de provocations ou de suggestions émanant d'un tiers. Toutefois, la jurisprudence exige que ces pressions soient d'une intensité telle qu'elles abolissent véritablement le libre arbitre de l'individu.

⚠️ Attention : Appréciation restrictive

Une simple menace ne suffit pas à constituer la contrainte morale. Il faut que le péril qu'elle fait craindre soit imminent et qu'elle mette celui qui en est l'objet dans la nécessité absolue de commettre l'infraction ou de subir les violences dont il est menacé.

2. La contrainte morale interne

Cette forme de contrainte (colère, convictions, pulsions, émotions intenses) est quasi systématiquement rejetée par la jurisprudence. Accepter que les propres pulsions d'un individu puissent le rendre irresponsable ferait obstacle à toute répression pénale.

⚖️
Cass. crim., 11 avril 1908 Contrainte rejetée
L'épouse d'un médecin militaire, très émue par la menace de mise à la retraite anticipée de son mari, avait écrit une lettre d'injures au ministre de tutelle. La Cour de cassation a refusé d'admettre la contrainte morale interne résultant de la colère.

La jurisprudence a également refusé la contrainte morale interne pour :

  • Les « mauvais penchants » (la passion du jeu n'excuse pas l'émission de chèques sans provision)
  • Les convictions politiques, sociales ou religieuses
  • La peur intense ou l'émotion provoquée par un événement

III. Les conditions de la contrainte

Pour que la contrainte produise son effet exonératoire, la jurisprudence exige la réunion de trois conditions cumulatives, appréciées avec rigueur par les tribunaux.

Schéma des conditions de la contrainte
CONTRAINTE INVOQUÉE
1. Irrésistibilité ?
NON
Responsabilité maintenue
OUI
2. Imprévisibilité ?
NON
Responsabilité maintenue
OUI
3. Absence de faute antérieure ?
NON
Responsabilité maintenue
OUI
IRRESPONSABILITÉ PÉNALE

A. L'irrésistibilité

Définition

L'irrésistibilité peut être définie comme l'impossibilité absolue de se conformer à la loi pénale. Il ne suffit pas d'une grande difficulté : il faut une véritable impossibilité de faire autrement.

La jurisprudence se montre particulièrement exigeante sur ce point. De simples difficultés, même sérieuses, ne suffisent pas à constituer la contrainte :

  • 1
    L'éventualité d'un préjudice économique ne constitue pas la contrainte, même si ce préjudice est considérable. La nécessité de transporter une denrée périssable n'autorise pas à surcharger un camion.
  • 2
    La crainte révérencielle envers un supérieur hiérarchique, un parent ou un conjoint ne peut être retenue au titre de la contrainte morale.
  • 3
    Une menace ne constitue la contrainte que si le péril qu'elle fait craindre est imminent et met l'agent dans l'impossibilité absolue de faire autrement.
⚖️
Cass. crim., 28 décembre 1900 Contrainte rejetée
Des industriels poursuivis pour recel de bandits corses ne peuvent invoquer la contrainte morale résultant de la terreur que faisaient régner ces individus. La Cour exige que le péril soit imminent et qu'il soit impossible d'y échapper sans commettre l'infraction.

B. L'imprévisibilité

Définition

L'imprévisibilité peut se définir comme l'impossibilité absolue de prévoir la situation infractionnelle. L'agent ne pouvait anticiper l'événement qui l'a contraint à commettre l'infraction.

La jurisprudence écarte la contrainte lorsque l'événement invoqué était prévisible, notamment dans les cas suivants :

🔧 Défaillance mécanique

Une panne mécanique est toujours prévisible et peut être prévenue par des vérifications périodiques du véhicule. Elle ne constitue donc pas la contrainte.

🤒 Malaise répété

Si le conducteur connaissait sa pathologie et avait déjà eu des malaises similaires, la contrainte est écartée car il a commis une faute en persistant à conduire.

⚖️
Cass. crim., 27 octobre 2015 Contrainte rejetée
L'endormissement pathologique d'un conducteur ne peut être considéré comme imprévisible si l'intéressé avait connaissance de sa pathologie. La contrainte est écartée.

C. L'absence de faute antérieure

Définition

La contrainte ne doit pas avoir été occasionnée par une faute que l'agent aurait commise antérieurement. Si l'agent a contribué par son comportement fautif à se placer dans la situation contraignante, il ne peut en invoquer le bénéfice.

⚖️
Cass. crim., 29 janvier 1921 (Affaire Trémintin) Contrainte rejetée
Un marin poursuivi pour désertion invoquait l'impossibilité de regagner son navire en raison de sa détention au poste de police. La Cour de cassation rejette la contrainte au motif que cette détention était « occasionnée par la faute qu'il avait commise en se mettant en état d'ivresse » et ne constituait donc pas un événement qu'il n'aurait pu éviter.

La jurisprudence relative aux accidents de la circulation illustre parfaitement cette exigence :

Situation Analyse Résultat
Premier malaise du conducteur Imprévisible, pas de faute antérieure Contrainte admise
Malaise récurrent connu du conducteur Prévisible, faute de continuer à conduire Contrainte rejetée
Malaise dû à des médicaments dangereux Faute antérieure dans la prise de médicaments Contrainte rejetée
Obstacle imprévu mais vitesse excessive Faute de conduite antérieure Contrainte rejetée
Verglas isolé et imprévu Imprévisible si aucune indication météo Contrainte admise
💡
Appréciation in abstracto et in concreto

Les caractères de la contrainte sont appréciés à la fois in abstracto (par rapport à la capacité d'une personne raisonnable à résister dans la même situation) et in concreto (en tenant compte du contexte et des facultés propres de la personne).

IV. Applications jurisprudentielles

A. Exemples de contrainte physique externe admise

🌪️
Cass. crim., 28 février 1861 Admis
Forces de la nature : Un voiturier qui n'a pu maintenir sa lanterne allumée par suite d'une tempête ou d'un ouragan est exonéré de l'infraction de défaut d'éclairage nocturne.
🐄
Cass. crim., 1er avril 1808 Admis
Fait d'un animal : Le berger poursuivi pour divagation de bétail est exonéré lorsqu'il est établi que ses bêtes ont été dispersées par des loups.
👤
Cass. crim., 6 novembre 1947 Admis
Fait d'un tiers (vol) : La victime d'un vol qui se voit reprocher la non-représentation de marchandises qui lui ont été soustraites est exonérée. Toutefois, cette exonération ne joue qu'en l'absence de négligence ayant facilité le vol.
🏛️
CA Caen, 28 juin 1996 Admis
Acte de l'autorité publique : Un conducteur en état d'ébriété qui déplace son véhicule sur l'ordre formel des gendarmes n'est pas responsable du délit de conduite en état alcoolique.

B. Exemples de contrainte morale externe admise (rares)

👮
CA Toulouse, 23 avril 1942 Admis
Provocation policière : La relaxe s'impose lorsque les policiers ont été à l'origine de la commission de l'infraction par leurs manœuvres, leur prise de fausse identité et leur insistance, portant atteinte à la loyauté des preuves.
⚔️
Cass. crim., 26 février 1959 Admis
Contexte de guerre : Un fermier poursuivi pour avoir donné asile à une quarantaine de rebelles armés pouvait invoquer la contrainte morale résultant des menaces pesant sur lui.

C. Exemples de contrainte rejetée

Cass. crim., 8 février 1936 Rejeté
Étranger refoulé : Un étranger en infraction à un arrêté d'expulsion ne peut invoquer la contrainte en offrant de prouver qu'il a été successivement refoulé par tous les pays limitrophes. L'impossibilité n'est pas absolue.
Cass. crim., 20 avril 1934 (Affaire Genty) Rejeté
Menaces de guerre : Un paysan capturé par l'ennemi et contraint de le guider sous menace d'exécution de ses compagnons. La Cour refuse la contrainte car il n'était pas impossible d'échapper au péril autrement qu'en commettant l'infraction.
Cass. crim., 6 novembre 2013 Rejeté
Défaillance mécanique : Une panne de freins ne constitue pas la contrainte car elle est toujours prévisible et peut être prévenue par un entretien régulier du véhicule.

V. Effets de la contrainte

A. L'irresponsabilité pénale totale

Lorsque la contrainte est établie, elle emporte l'irresponsabilité pénale totale de l'agent. Celui-ci ne sera pas déclaré coupable et ne pourra donc être condamné. Selon le moment où la contrainte est établie, l'intéressé bénéficiera :

📁 Classement sans suite

Si la contrainte est établie au stade de l'enquête préliminaire.

🚫 Non-lieu

Si la contrainte est établie au stade de l'instruction.

✅ Relaxe

Si la contrainte est établie au stade du jugement.

❓ Question spécifique

Depuis la loi du 15 juin 2000, question obligatoire aux assises.

B. Différences avec le trouble psychique

Aspect Contrainte Trouble psychique
Moment d'appréciation Uniquement au moment des faits Produit des effets même s'il survient après l'infraction
Atténuation possible Non (la contrainte est ou n'est pas) Oui (altération du discernement possible)
Mesures de sûreté Aucune Possibles (hospitalisation, etc.)
Responsabilité civile Supprimée Maintenue depuis 1968
Mode de preuve Tous modes (témoignages, documents...) Essentiellement l'expertise médicale
Contrôle de la Cour de cassation Contrôle de qualification Question de fait (souveraineté des juges du fond)

C. Sort des coauteurs et complices

La contrainte se référant au comportement d'un agent précis ne concerne que lui. Si l'infraction a été accomplie par plusieurs personnes et que l'une d'elles seulement a été contrainte (souvent par les autres), ces dernières peuvent être poursuivies et condamnées.

VI. Synthèse et points essentiels

📌
Les 5 points à retenir
  1. Fondement : La contrainte est une cause d'irresponsabilité pénale prévue à l'article 122-2 du Code pénal, qui supprime la liberté d'action de l'agent tout en laissant intacte sa conscience.
  2. Formes : Elle peut être physique ou morale, et d'origine externe ou interne à l'individu. La contrainte morale interne est quasi systématiquement rejetée.
  3. Conditions : Elle doit être irrésistible (impossibilité absolue), imprévisible et non provoquée par une faute antérieure de l'agent.
  4. Appréciation : La jurisprudence se montre très exigeante et assimile la contrainte pénale à la force majeure civile, ce qui est critiqué par la doctrine.
  5. Effets : Elle emporte irresponsabilité pénale et civile totale, sans possibilité d'atténuation ni de mesures de sûreté.
⚠️ Critique doctrinale

L'exigence jurisprudentielle d'imprévisibilité et d'irrésistibilité absolues est considérée par une partie de la doctrine comme « manifestement déraisonnable » car elle contraint l'homme ordinaire à se conduire en héros. Le droit pénal, ayant un but moralisateur et correctif, devrait logiquement se montrer plus souple que le droit civil dans l'appréciation de la contrainte.