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Les origines du principe de neutralité de l’internet

Mis à jour le 27 juin 202623 min de lecture246 lectures

Révolution. L’Histoire nous l’enseigne : tout changement de paradigme est le fruit d’un long processus auquel sont mêlés d’innombrables protagonistes. D’ordinaire, il est pourtant admis que les révolutions, sociales ou scientifiques, s’apparentent en un coup de tonnerre pourfendant le ciel. Sans nul doute, la cause de ce sentiment que beaucoup partagent, à tort, n’est pas à rechercher dans une quelconque faculté dont seraient dotés les instigateurs des révolutions de les déclencher selon leur bon vouloir, mais plutôt dans l’incapacité de leurs observateurs à les prévoir. L’idée révolutionnaire, de relier des ordinateurs entre eux n’échappe pas à la règle. Elle est la résultante d’une lente évolution qui s’est enclenchée lorsque l’Homme a pris conscience que, le salut de l’humanité dépendait, pour une large part, de son aptitude à communiquer avec ses semblables. Le choix de l’architecture qu’il a entendu conférer au premier réseau numérique qui, rapidement, allait devenir un phénomène planétaire, voit ses racines profondément enfouies dans le passé. Ceux qui seraient tentés d’attribuer la paternité de la grande révolution sociale, dont a été porteuse l’architecture de l’ARPANET, aux seuls bâtisseurs de cet ouvrage, risquent, par conséquent, d’occulter que celle-ci a, en réalité, été amorcée bien avant que, Licklider et les savants qui lui ont succédé, aient eu et mis en œuvre leurs idées. La croyance tendant à admettre que cette révolution serait le pur produit de la structure décentralisée du réseau est véhiculée lorsque, par exemple, certains affirment que « l’intelligence distribuée [d’une infrastructure globale d’information] diffusera une démocratie participative […] en accroissant la participation des citoyens à la prise de décision et […] favorisera la capacité des nations à coopérer entre elles». Cette idée apparaît, cependant, comme partiellement erronée.

Une révolution à généalogie longue. Si l’affirmation mérite d’être nuancée, c’est qu’elle procède d’un raccourci tenace : celui qui consiste à confondre l’occasion d’une révolution avec sa cause. L’occasion — l’apparition de l’ARPANET à la fin des années soixante — est aisément datable ; la cause, en revanche, plonge ses racines dans une longue maturation intellectuelle. Confondre l’une et l’autre revient à prêter aux ingénieurs de l’agence gouvernementale une intention qu’ils n’ont jamais formée, et à faire de la décentralisation du réseau le principe explicatif d’un bouleversement dont elle n’est, en vérité, que le véhicule technique. La distinction n’est pas de pure rhétorique : elle commande l’ensemble de la démonstration qui suit, car c’est précisément en remontant en deçà de l’ouvrage matériel — jusqu’aux idées qui en ont dicté la forme — que se révèle le choix de société dont il est porteur.

Réseau et choix de société. Pour s’en persuader, il suffit de se remémorer les propos de Michel Chevalier qui, déjà en 1836, avait une idée très précise de la finalité vers laquelle devait tendre tout système de communication. Pour lui, « améliorer la communication, c’est […] travailler à la liberté réelle, positive et pratique […], c’est faire de l’égalité et de la démocratie. Des moyens de transport perfectionnés ont pour effet de réduire les distances non-seulement d’un point à un autre, mais encore d’une classe à une autre». La pensée selon laquelle un réseau de communication peut se révéler comme un formidable instrument pour combattre les inégalités sociales et faire « s’évanouir les plus grands obstacles qui s’opposent à la civilisation des hommes et à leur réunion en grandes républiques », est donc loin d’être nouvelle. Selon toute vraisemblance, l’ambition des architectes du réseau ARPANET était plus modeste que celle qui leur est habituellement prêtée. Pour autant, ils n’en sont pas moins parvenus à inscrire, dans l’architecture de l’édifice numérique, les valeurs que n’ont cessé de prêcher les héritiers de la pensée saint-simonienne. Probablement, certains se demandent comment de telles valeurs peuvent être incarnées et portées par pareille entité qui, en définitive, n’est qu’un simple agglomérat de câbles et d’ordinateurs. Afin de montrer en quoi derrière l’adoption de l’architecture d’un réseau peut se cacher un véritable choix – même inconscient – de modèle de société, il convient dès lors d’approfondir l’examen de celle pensée par les bâtisseurs de l’ARPANET.

Partage et accroissement de la puissance du réseau. Au préalable, il apparaît toutefois nécessaire de se rappeler la raison première pour laquelle ils ont été conduits à faire communiquer des machines entre elles. Pour mémoire, lorsqu’est venue à Licklider, l’idée de mettre en réseau des ordinateurs, il n’était habité que par la seule intention de développer le concept qui lui était si cher de l’informatique en temps partagé. Et si, pour ce faire, celui-ci s’est, d’abord, focalisé sur la recherche d’un moyen permettant aux chercheurs d’utiliser simultanément les ressources informatiques d’une seule et même machine, très vite, il lui a semblé plus judicieux de réfléchir à la conception d’un système plus global, qui offrirait la possibilité de mettre en commun les ressources de plusieurs machines. Dans son esprit, cela supposait, en toute logique, que le réseau ainsi créé soit alimenté par la puissance de calcul de chaque ordinateur s’y connectant. Plus le nombre de ses utilisateurs augmenterait, plus grand serait le bénéfice que ces derniers pourraient en retirer. Envisager l’hypothèse inverse de l’adoption d’un système de communication pourvu d’une puissance de calcul initiale qui, par suite, aurait vocation à être partagée entre tous les utilisateurs du système serait revenu à admettre que la part revenant à chacun d’eux puisse diminuer à mesure de l’augmentation de leur nombre. Mais tel n’était pas le résultat recherché par Licklider. Il avait en tête de réaliser un réseau qui, lors de l’agrégation de toute nouvelle ramification, devait voir ses performances s’améliorer et non se dégrader ; autrement dit, un réseau où tout ce que l’on y partagerait, serait destiné à s’accroitre. L’architecture du réseau imaginé par Licklider ne pouvait, dans ces conditions, qu’être décentralisée.

Deux logiques antagonistes du partage. L’opposition que Licklider entrevoyait mérite d’être explicitée, car elle commande tout le reste. Deux logiques de partage, en effet, s’affrontent. Selon la première — celle des ressources rivales, à l’image d’un gisement ou d’un capital fixe —, ce qui est attribué à l’un est nécessairement soustrait aux autres : la jouissance de chacun décroît à proportion du nombre des participants. Selon la seconde — celle dont procède le réseau —, chaque entrant n’est pas seulement un bénéficiaire, mais aussi un contributeur, en ce qu’il apporte au système la puissance de calcul de sa propre machine. La ressource ne se divise plus, elle se multiplie. C’est cette inversion qui fonde le caractère organique du réseau : loin de s’épuiser par l’usage, il se fortifie de sa propre extension.

Définition — Architecture décentralisée

Une architecture de réseau est dite décentralisée lorsque l’intelligence — c’est-à-dire la puissance de traitement et la capacité de décider de l’usage de l’information — est reportée aux extrémités du système, sur les machines des utilisateurs, le cœur du réseau se bornant à acheminer les données sans en commander la destination. Elle s’oppose à l’architecture centralisée, dans laquelle un nœud unique concentre l’intelligence et exerce, sur l’ensemble des communications, une fonction de point de passage obligé.

Incertitude quant à l’utilité du réseau. Outre l’acception renvoyant à un réseau dont la disposition des nœuds forme un échiquier, par décentralisé, il faut entendre, un système où la puissance de calcul se trouve à ses extrémités. Chaque utilisateur doit pouvoir prétendre à une puissance de calcul qui soit le fruit d’une multiplication et non d’une division. Les dignes successeurs de Licklider avaient bien compris les avantages que pouvait procurer le choix d’une telle architecture – en plus de ceux précédemment évoqués. C’est pourquoi, lorsque l’ARPANET a été élaboré, le recours à une structure centralisée a, d’emblée, été écarté. Elle était pourtant utilisée par AT&T comme support du réseau téléphonique. Nombreux étaient ses partisans, même au sein de l’ARPA. A l’évidence, cela n’a pas été suffisant pour convaincre Taylor, Roberts et Baran de l’adopter. Alors que les deux premiers, étaient déterminés à appliquer le concept de l’informatique en temps partagé au réseau d’ordinateurs qu’ils ambitionnaient de réaliser, le troisième pointait, quant à lui, du doigt, la vulnérabilité des systèmes de communication en forme d’étoile. En définitive, c’est bien pour une architecture décentralisée qu’ils ont opté, malgré le scepticisme ambiant qui régnait à l’intérieur de l’agence gouvernementale. Au commencement du projet, ils n’étaient que quelques-uns à percevoir l’utilité de doter un réseau d’une pareille structure. La plupart ne parvenait pas à voir quelles répercussions pouvait avoir le fait de partager avec d’autres les ressources d’une machine, sinon celle de les rendre plus faibles qu’elles ne l’étaient déjà. Comme le souligne Laurence Lessig, il est difficile de blâmer ceux qui, à l’époque, ne savaient pas à quoi serait susceptible de servir le réseau qui était en passe de se construire. En vérité, même ses pères spirituels l’ignoraient. C’est justement là que réside tout leur génie.

La vulnérabilité de l’étoile. L’argument avancé par Baran contre la structure centralisée mérite d’être restitué dans sa rigueur, car il révèle que le choix de la décentralisation n’a pas obéi à un parti pris idéologique, mais à une exigence de robustesse. Dans un réseau en étoile, toutes les communications transitent par un commutateur central : il suffit de neutraliser ce point unique pour paralyser l’ensemble du système. La centralisation fait ainsi du nœud-pivot tout à la fois le maître et le talon d’Achille du réseau. Le maillage décentralisé renverse cette fragilité : l’information y emprunte une multiplicité de chemins possibles, de sorte que la disparition d’un nœud n’interrompt pas les échanges, qui se réacheminent par les voies demeurées disponibles. Ce qui fut d’abord conçu comme une réponse à un impératif de survie — garantir la continuité des communications en cas de défaillance massive — s’est révélé porteur d’une conséquence d’une tout autre portée : en privant le réseau de tout centre, on le privait aussi de tout point depuis lequel un usage aurait pu être autorisé, refusé ou hiérarchisé.

Exemple — Le réseau téléphonique d’AT&T

Le réseau téléphonique commuté offre l’exemple type de l’architecture centralisée : l’intelligence — l’établissement de la liaison, la facturation, le contrôle de l’appel — réside dans les commutateurs de l’opérateur, tandis que le combiné de l’abonné demeure un terminal passif, incapable d’inaugurer un usage nouveau sans l’aval du gestionnaire du cœur de réseau. À l’inverse, dans l’ARPANET, c’est l’ordinateur situé à l’extrémité qui décide de l’usage : un utilisateur pouvait y déployer une application inédite sans solliciter aucune autorisation centrale, le réseau se contentant de transporter ses paquets de données à l’aveugle.

Un silex taillé. Pour reprendre l’assimilation faite par Philippe Breton de l’ordinateur au « silex taillé », le réseau ARPANET partage également quelques affinités avec le célèbre « caillou ». Tout comme lui, son invention « précéda l’intelligence que les hommes purent avoir de son usage». La préoccupation des bâtisseurs n’était nullement de conférer à leur ouvrage une quelconque utilité. Elle résidait dans sa seule mise à disposition ; libre à ses utilisateurs de lui en trouver une. Tel un morceau de bois ou un bloc de pierre, dont l’utilisation peut varier d’une extrémité à l’autre, selon l’intention qui anime celui qui s’en sert, le réseau ARPANET a cette particularité d’être tout à la fois dépourvu d’utilité lorsqu’il se trouve à l’état brut et, à l’inverse, susceptible de se révéler infiniment utile si quelqu’un exploite l’une ou plusieurs de ses propriétés. Peu nombreux étaient ceux qui, à la fin des années soixante-dix, avaient compris l’intérêt de laisser aux utilisateurs du réseau le soin de déterminer les usages auxquels son exploitation pouvait donner naissance. Pour autant, peu à peu, cette idée a fait son chemin dans les esprits, jusqu’à être conceptualisée, au début des années quatre-vingts, dans une publication de David Clark, Jérôme Saltzer et David Reed. Dans cet article, pour la première fois est décrit le principe sur lequel repose l’architecture adoptée par les bâtisseurs de l’ARPANET.

De l’intuition au principe. Il faut mesurer la distance qui sépare l’intuition pratique de sa formalisation théorique. Pendant plus d’une décennie, la décentralisation fut une manière de faire, éprouvée par les ingénieurs sans être énoncée comme une règle d’architecture. La publication du début des années quatre-vingts opère précisément ce passage : elle élève une habitude empirique au rang de principe directeur, c’est-à-dire d’une proposition générale destinée à commander, par avance, les choix de conception. Ce mouvement n’est pas sans rappeler celui par lequel, en droit, une pratique constante finit par se cristalliser en règle : ce qui n’était qu’un usage devient une norme à laquelle on se réfère pour trancher les cas futurs. C’est de cette cristallisation qu’est né l’end-to-end argument.

Principe du end-to-end. Baptisé end-to-end argument (bout en bout), ce principe consiste à placer la puissance de calcul, soit ce que Lawrence Lessig appelle « l’intelligence du réseau», à ses extrémités, de sorte que le système puisse se développer de manière organique. Plus concrètement, doivent être distingués les ordinateurs qui se trouvent au centre du réseau, qui ont pour fonction d’assurer la communication entre deux machines distantes, de ceux, situés à sa lisière, dont la vocation n’est autre que d’émettre et de recevoir. Alors que les premiers doivent, selon David Clark, n’effectuer que des tâches rudimentaires, tendant au transport des paquets de données, les seconds ont, quant à eux, pour rôle de réaliser les opérations informatiques les plus complexes, celles en rapport, non pas avec l’acheminement de l’information, mais avec la finalité de cet acheminement. En vertu du principe du end-to-end, c’est donc à travers les ordinateurs localisés aux extrémités du réseau que peuvent être identifiés les usages qui en sont fait. Là n’est pas la seule conséquence qu’emporte la réalisation de ce principe. En plus de voir les utilisateurs maîtres des fonctions dont est pourvu le système de communication auquel ils ont recours, l’adoption d’une architecture décentralisée est de nature à les mettre tous sur un pied d’égalité. Pour anodine et insignifiante que puisse paraître, d’un point de vue technique, cette caractéristique qui découle de l’application du principe du end-to-end, comme s’accordent à le dire de nombreux auteurs, les effets qui s’ensuivent n’en sont pas moins cruciaux sur le plan sociopolitique.

Définition — Principe du bout-en-bout (end-to-end)

Principe d’architecture en vertu duquel les fonctions évoluées d’un système de communication doivent être implantées aux extrémités de celui-ci — sur les machines émettrices et réceptrices — plutôt qu’en son cœur. Le réseau se voit ainsi cantonné à une tâche minimale et indifférenciée : transporter les paquets de données sans en connaître ni en commander la finalité. Il en résulte une double conséquence : d’une part, la maîtrise des usages appartient aux seuls utilisateurs situés à la lisière du réseau ; d’autre part, le cœur du système, parce qu’il ignore la nature de ce qu’il achemine, ne peut opérer aucune discrimination entre les communications.

La répartition des rôles entre le cœur et la lisière. Le principe opère, en réalité, une véritable répartition des compétences au sein du réseau, dont la rigueur n’est pas sans évoquer celle d’une distribution organique de fonctions. Au cœur, des tâches mécaniques et neutres : recevoir un paquet, le réorienter vers le nœud suivant, sans s’interroger sur son contenu ni sur l’usage qu’il sert. À la lisière, l’intelligence : c’est là, et là seulement, que l’information prend sens, que se décide ce qu’elle doit produire. Cette ligne de partage emporte une conséquence décisive : parce que le cœur du réseau s’interdit de « savoir » ce qu’il transporte, il s’interdit du même coup d’en juger. L’ignorance technique du réseau se mue ainsi en garantie : un réseau qui ne distingue pas est un réseau qui ne peut écarter.

Exemple — Une innovation déployée à la lisière

L’ensemble des usages qui ont fait la fortune du réseau — la messagerie électronique, puis la consultation de documents à distance, le partage de fichiers ou la transmission de la voix — ont pu y être greffés sans qu’il fût besoin de modifier le cœur du réseau. Il a suffi que les ordinateurs situés aux extrémités s’accordent sur une nouvelle manière d’interpréter les données échangées. Telle est la traduction concrète du principe du bout-en-bout : le réseau, qui ignore ce qu’il transporte, accueille indifféremment toute innovation nouvelle, sans que son inventeur ait à en demander la permission à quiconque.

Forme du réseau et modèle de société. S’il est indéniable que le réseau ARPANET est la résultante d’une grande prouesse technologique, en ce qu’il a été doté de la faculté de se développer organiquement, il ne faut pas non plus oublier qu’il a surtout été conçu comme le medium auquel pouvaient recourir les scientifiques de tous lieux pour communiquer. Avant d’être un réseau d’ordinateurs, il devait former, comme aimait à le rappeler Taylor et Licklider, une « supercommunauté». Or toute communauté, quel que soit le lien qui unit ses membres, répond nécessairement à une logique organisationnelle ; car la nature de l’Homme est de toujours vouloir rechercher un cadre social stable dans lequel il peut évoluer. Aussi, cela nous renvoie-t-il à la pensée d’illustres auteurs tels que Diderot, d’Alembert, Proudhon ou encore Saint-Simon et ses disciples, qui voyaient dans la figure du réseau, au-delà de son aspect technique, différents cadres sociaux. Pour eux, et notamment Proudhon, deux sortes de réseaux s’opposent. Ils ne nous sont pas inconnus, puisqu’il s‘agit du réseau étoilé et de celui dit « en échiquier ». Le premier correspond, de par son architecture centralisée, à un modèle de société dans laquelle ses membres seraient unis par un lien hiérarchique. Le second se rapporte plutôt à une organisation décentralisée où les membres du groupe seraient placés sous le signe de l’égalité. Proudhon soutient que derrière l’architecture technique de n’importe quel réseau se cache presque toujours un choix politique.

Distinction — Réseau étoilé et réseau en échiquier

Le réseau étoilé désigne une configuration dans laquelle l’ensemble des nœuds se rattache à un centre unique : toute communication entre deux membres y transite par le sommet, qui occupe une position de surplomb. Il figure une société hiérarchique, ordonnée autour d’une autorité. Le réseau en échiquier désigne, à l’inverse, un maillage de nœuds reliés les uns aux autres sans point de domination : chaque membre y communique directement avec les autres, sur un pied d’égalité. Il figure une société horizontale, affranchie de toute tutelle. La forme géométrique du réseau n’est donc jamais neutre socialement : à chacune répond un type de rapport entre ceux qu’elle relie.

Neutralité et égalité. Il ne saurait, toutefois, être imputé aux bâtisseurs de l’ARPANET la velléité d’avoir voulu recréer une agora artificielle sur laquelle viendraient se réunir les nostalgiques de la démocratie athénienne. Quand bien même, il n’est jamais de pur hasard, leur intention première n’était autre que de fournir aux communautés scientifiques et universitaires un instrument par le biais duquel elles pourraient s’adonner au travail collaboratif. Le choix d’une architecture qui repose sur le principe du end-to-end a, pourtant, bel et bien été accompagné de répercussions propres à un choix politique ; d’où, la difficulté de les dissocier. Parce que l’ARPANET a été élaboré sur un modèle de réseau décentralisé, il génère une égalité parfaite entre ses utilisateurs dans les rapports qu’ils entretiennent avec ce dernier. Dans pareil système, un enfant se trouve être l’égal du savant ou du milliardaire. Peu importe l’âge, la qualité, la nationalité, le niveau de connaissance ou de ressources financières de l’utilisateur, seul compte le fait d’être connecté au système via un ordinateur. Cette égalité, qui règne au sein du réseau, fait de lui une entité neutre, en ce sens qu’il n’est procédé à aucune discrimination à l’égard de la source, de la destination ou encore du contenu de l’information acheminée. Neutralité et égalité sont indubitablement liées. Plus encore, la neutralité dont est empreinte quelque entité que ce soit, fait naître une égalité entre ses sujets. Comme a pu l’écrire un auteur, s’agissant de la neutralité à laquelle est soumise toute autorité administrative, elle a pour effet de « garantir le respect du principe d’égalité» entre les administrés. Le réseau ARPANET est manifestement teinté de la même neutralité que celle que l’on connait à nos institutions. De cette neutralité qu’il arbore, nous pouvons déduire deux conséquences principales s’agissant de la liberté d’action des internautes.

Définition — Neutralité du réseau

État d’un réseau qui traite identiquement toutes les communications qu’il achemine, sans opérer de distinction selon leur source, leur destination ou leur contenu. Le terme procède du latin neuter — « ni l’un ni l’autre » —, qui dit assez la posture : celle d’un système qui ne prend parti pour aucune des données qu’il transporte. La neutralité ainsi entendue n’est pas une qualité morale, mais une propriété structurelle : elle découle mécaniquement du principe du bout-en-bout, lequel, en confinant l’intelligence aux extrémités, prive le cœur du réseau de tout moyen — et donc de tout pouvoir — de discriminer.

De la neutralité à l’égalité : l’ordre des termes. Le rapprochement avec la neutralité qui s’impose à l’autorité administrative n’est pas qu’une commodité d’analogie : il éclaire la mécanique même du phénomène. De même que la neutralité du service public n’est pas recherchée pour elle-même, mais en ce qu’elle est la condition du respect de l’égalité entre les administrés, de même la neutralité du réseau n’a de valeur que par l’égalité qu’elle engendre entre ses utilisateurs. L’ordre logique des termes est, du reste, instructif : la neutralité est la cause, l’égalité l’effet. C’est parce qu’il refuse de distinguer que le réseau place les siens sur un pied d’égalité. Aussi peut-on dire que l’égalité des internautes n’est pas un postulat dont les bâtisseurs auraient fait le préalable de leur ouvrage, mais une conséquence qui s’est imposée à eux, par la seule vertu de la forme qu’ils avaient donnée au réseau.

Conséquences de la neutralité du réseau. La première d’entre elles tient aux capacités dont est pourvu le réseau : elles sont les mêmes pour tous les utilisateurs. Ils sont, en d’autres termes, égaux devant son fonctionnement. À l’image de deux peintres qui se tiennent en un même lieu, profitant à part égale de la lumière du soleil pour réaliser leur toile, les utilisateurs de l’ARPANET bénéficient à part égale de la puissance qu’il dégage. Le réseau traite, en somme, leurs instructions de manière équivalente, peu importe la nature des données qu’il lui est demandé de transporter, leur provenance ou encore leur destination. Chaque utilisateur est en droit d’attendre qu’il soit mis – dans la mesure du possible – au service de sa requête, la plénitude de la capacité du réseau à acheminer de l’information. La seconde conséquence que fait naître la neutralité du réseau consiste en l’octroi à quiconque s’y connecte d’une absolue liberté quant à lui conférer une utilité. C’est aux utilisateurs du réseau qu’il incombe de déterminer quelles sont les fonctions qu’il doit remplir et donc de le développer. C’est à eux, que revient le pouvoir de création de toute chose qui se trouve à ses extrémités. Le réseau étant neutre, aucune discrimination ne saurait être opérée entre les différentes innovations dont l’existence repose sur l’exploitation de ses capacités. Que celui-ci soit utilisé comme support de communication pour téléphoner, pour recevoir la télévision ou la radio, pour partager des données, pour déclencher des tirs de missiles à distance, pour espionner l’humanité toute entière ou encore pour procéder à une greffe de cœur par-delà les océans, peu importe. La neutralité du réseau garantit aux utilisateurs la possibilité d’y recourir librement, afin que s’exprime leur imagination. Comme le souligne Lawrence Lessig « le réseau ne peut pas exercer de discrimination contre une nouvelle structure innovante». Dit autrement, qu’une innovation soit bonne ou mauvaise, performante ou inefficace, populaire ou décriée, dès lors qu’elle répond aux caractéristiques techniques que requiert le système, elle en fait partie intégrante. La décision de la retirer ou de la modifier appartient à son seul créateur. De par sa neutralité, le réseau est ainsi doté de l’incroyable faculté d’accueillir en son sein une infinité d’innovations toutes plus différentes les unes des autres.

Égalité devant le réseau et liberté d’en disposer. Les deux conséquences que l’on vient d’isoler ne se juxtaposent pas : elles s’articulent selon une logique que l’on peut décrire comme celle de l’égalité statique et de la liberté dynamique. La première est une égalité de condition : devant le réseau, nul n’est mieux servi qu’un autre, et la puissance d’acheminement se répartit sans acception de personne — c’est l’égalité dans l’accès. La seconde est une liberté d’initiative : chacun demeure maître de l’usage qu’il entend tirer du réseau, sans avoir à en référer à une autorité qui en agréerait par avance la légitimité — c’est la liberté dans l’invention. L’une garantit que tous partent du même point ; l’autre, que chacun puisse aller où bon lui semble. Et l’on retrouve ici, transposé au plan technique, le couple cardinal de la liberté et de l’égalité que Michel Chevalier assignait, dès 1836, à tout système de communication perfectionné.

Une non-discrimination indifférente à la valeur de l’usage. Il importe de souligner ce que la non-discrimination a, ici, de radical. Le réseau n’opère aucun tri, pas même au nom de la qualité ou de l’utilité de l’usage qu’on lui assigne : l’innovation médiocre y est acheminée à l’égal de l’innovation géniale, l’usage trivial à l’égal de l’usage salutaire. Cette indifférence peut déconcerter ; elle est pourtant la rançon nécessaire de la liberté qui fait la fécondité du réseau. Car retenir au cœur du système le pouvoir de juger de la valeur des usages, c’est y replacer une autorité de surplomb — et, par là, ruiner la décentralisation qui en constitue le ressort. La neutralité ne se laisse pas fractionner : un réseau qui discriminerait les « mauvais » usages se réserverait du même coup le pouvoir d’en proscrire de bons, au gré de ce qu’il jugerait tel. C’est pourquoi le seul critère d’admission demeure technique — l’innovation est-elle compatible avec les caractéristiques du système ? — à l’exclusion de tout jugement de valeur.

Neutralité et concurrence. Au total, les bâtisseurs jouissent, à part égale, d’une grande liberté d’action. Cette conjugaison de la liberté avec l’égalité est de nature à créer un terrain extrêmement fertile pour que se réalise une vive concurrence entre les architectes du réseau quant à la production d’innovations. Ne dit-on pas au sujet de la concurrence qu’elle est déloyale, et donc faussée, lorsque l’avantage dont bénéficie un opérateur sur ses concurrents procède d’un traitement différent dont il ferait l’objet par une entité extérieure au marché ? Assurément, aucune concurrence ne saurait exister – et encore moins être parfaite – lorsque des agents sont discriminés par rapports aux autres. La raison en est que, pour s’engager dans une compétition, quelle qu’elle soit, les opérateurs doivent être animés par la certitude, sinon le sentiment, d’avoir une chance de se positionner en bonne place sur le marché qu’ils convoitent. L’existence même de la concurrence dépend en grande partie de l’idée que se font les agents de gagner la compétition à laquelle ils décident de participer. Parce que le réseau est neutre, ses bâtisseurs n’ont jamais eu à douter de leurs chances de réussite dans le cyberespace. Ils pouvaient, de la sorte, entretenir l’espoir que le bénéfice qu’ils retireraient de leurs investissements serait, a minima, proportionnel aux efforts consentis. Immédiatement, une question se pose. Pourquoi les architectes du réseau ont-ils pu avoir une confiance si grande dans la neutralité du réseau ? Pour certains, les enjeux financiers étaient grands. Ces derniers étaient, certes, animés par le désir d’apporter leur pierre à l’édifice numérique. Cette entreprise comportait, cependant, une dimension matérielle qui ne saurait être négligée. D’où, la question de savoir, pour quelle raison les bâtisseurs de l’internet ont-ils eu le sentiment qu’ils étaient sur un pied d’égalité, et qu’ils participaient à une concurrence non faussée. Sans aucun doute, cela s’explique, en partie, par le fait qu’ils ne se voyaient pas que comme des concurrents, mais aussi comme des collaborateurs.

La neutralité, condition d’une concurrence non faussée. Le rapprochement de la neutralité technique et de la concurrence économique n’a rien d’une métaphore approximative ; il restitue, au contraire, un mécanisme exact. Une concurrence n’est réputée loyale qu’à la condition que les agents y affrontent les mêmes contraintes et y disposent des mêmes facultés d’accès au marché : dès lors qu’un opérateur tire son avantage non de son mérite propre, mais d’un traitement de faveur consenti par un tiers en position d’arbitre, la compétition est faussée à sa racine. Or, en l’absence de tout centre habilité à favoriser une innovation au détriment d’une autre, le réseau neutre supprime précisément cette source de distorsion : il n’existe aucun gardien à corrompre, aucune barrière à l’entrée susceptible d’être dressée à la discrétion d’un opérateur dominant. La neutralité fait ainsi office, sur le terrain numérique, de ce que le droit recherche par d’autres voies sur les marchés ordinaires : l’égalité des armes entre concurrents. C’est cette égalité des chances initiale qui nourrit la confiance des bâtisseurs et, partant, la vigueur de leur émulation — l’innovation prospérant d’autant plus que nul ne redoute d’être évincé par une décision arbitraire venue du cœur du système.

De la concurrence à la collaboration. Reste cette singularité, dont l’aveu clôt le développement : ceux qui édifiaient le réseau ne se percevaient pas seulement comme des rivaux disputant un même marché, mais aussi comme les contributeurs d’une œuvre commune. La neutralité du réseau réconcilie, en effet, ce que l’on tient d’ordinaire pour antagoniste. D’un côté, elle aiguise la concurrence, en assurant à chacun une chance égale de l’emporter ; de l’autre, elle nourrit la collaboration, en faisant de toute innovation, fût-elle l’œuvre d’un rival, un enrichissement du réseau dont tous profitent. Loin de s’exclure, ces deux mouvements se conjuguent : c’est dans le même geste que le bâtisseur cherche à se distinguer et concourt à fortifier l’édifice qui l’accueille. On retrouve, à ce point, la logique du partage qui accroît évoquée à propos de Licklider — preuve que la neutralité du réseau, par-delà ses incidences techniques, dessine bien un modèle de société, où l’émulation des particuliers se met, sans le vouloir, au service de l’intérêt commun.

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