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Le recours subrogatoire de l’assureur : conditions d’exercice

Mis à jour le 28 juin 202645 min de lecture611 lectures

Si le sinistre déclenche d’abord une obligation pour l’assureur — celle d’indemniser son assuré conformément au contrat —, il ouvre symétriquement des prérogatives qui tempèrent cette charge. L’assurance n’est pas un mécanisme à sens unique : elle repose sur un équilibre. L’assureur, tenu de verser l’indemnité, doit pouvoir, en retour, préserver ses intérêts et rétablir la charge définitive du dommage là où elle doit revenir.

Cette contrepartie s’exprime principalement à travers deux droits reconnus à l’assureur. Le premier est le recours subrogatoire, par lequel l’assureur, après paiement, se substitue à l’assuré pour agir contre le responsable du sinistre. Le second est le droit de résiliation, qui permet, dans certaines hypothèses, de mettre fin au contrat après sinistre afin de maîtriser le risque et d’éviter une aggravation future.

Ces prérogatives, différentes dans leur objet mais complémentaires dans leur fonction, rappellent que l’équilibre du rapport assurantiel ne réside pas seulement dans l’obligation d’indemniser : il suppose aussi que l’assureur conserve les moyens de limiter l’exposition au risque et de répercuter la charge du dommage sur son véritable débiteur.

Nous nous focaliserons ici sur les conditions d’exercice du recours subrogatoire de l’assureur.

La question centrale est simple : qui doit, en définitive, porter le poids d’un dommage ? En pratique, c’est l’assureur qui intervient le premier, en exécutant la garantie due à son assuré. Mais cette intervention n’a pas pour objet de créer un gain chez la victime, ni d’effacer la dette du responsable. Le droit cherche donc à organiser le passage de la charge du dommage de celui qui a payé — l’assureur — vers celui qui devait répondre du sinistre — l’auteur ou son assureur de responsabilité.

C’est précisément la fonction du recours subrogatoire. Par ce mécanisme, l’assureur qui a indemnisé son assuré se trouve investi, à due concurrence de son paiement, des droits et actions que celui-ci détenait contre le tiers responsable. La subrogation ne crée pas une créance nouvelle, elle transfère une créance existante : la dette reste identique dans son objet et sa mesure, seul change le titulaire.

En cela, le recours subrogatoire exprime une double exigence : protéger l’assuré, indemnisé sans attendre, et rétablir l’équilibre en faisant peser, in fine, la charge sur le véritable débiteur. Il s’inscrit dans une architecture plus large, où coexistent d’autres instruments de réallocation — action directe, appel en garantie, contribution entre coresponsables — mais il occupe une place singulière : celle de l’« après-paiement », lorsque l’assureur prend la relève de son assuré pour rétablir la juste répartition des responsabilités.

Encore convient-il de ne pas confondre ce recours avec le recours personnel dont peut, par ailleurs, disposer celui qui a payé pour autrui. Le tiers qui, sans y être tenu, acquitte de ses propres deniers la dette d’autrui jouit d’un recours personnel contre le débiteur — fondé sur la gestion d’affaires ou l’enrichissement injustifié — alors même qu’il ne serait pas subrogé. Les deux actions se distinguent par leur objet : le recours subrogatoire transmet au solvens la créance d’origine, avec ses sûretés et ses accessoires, mais aussi ses faiblesses ; le recours personnel fait naître une créance nouvelle, propre au solvens, déliée des vices de la créance éteinte mais privée de ses garanties. L’assureur, qui entend précisément profiter des sûretés et privilèges attachés à la créance de son assuré, a vocation à se prévaloir du premier.

Deux conditions cardinales en commandent l’exercice : l’indemnisation préalable de l’assuré (a), d’une part ; l’existence d’un tiers responsable (b), d’autre part. À ces deux conditions d’ouverture s’ajoute une exigence transversale, trop souvent négligée : la conservation effective du recours, dont l’assuré ne doit pas priver l’assureur par sa propre carence, sous peine de déchéance.

Définition

Le recours subrogatoire est l’action par laquelle l’assureur qui a indemnisé son assuré se trouve investi, à concurrence de son paiement, des droits et actions que celui-ci détenait contre le tiers responsable du dommage. La subrogation n’engendre pas une créance nouvelle : elle transfère la créance existante, qui change seulement de titulaire.

a. L’indemnisation préalable de l’assuré

Droit commun

Avant d’en venir au régime propre au droit des assurances, il faut remonter à la source : la subrogation dont se prévaut l’assureur n’est qu’une application particulière d’un mécanisme de droit commun, la subrogation personnelle. Celle-ci opère la substitution d’une personne, le subrogé, dans les droits d’un créancier, le subrogeant, à qui le subrogé a payé une dette à la place du débiteur. Il importe de la distinguer de la subrogation réelle, qui n’intéresse pas la personne du créancier mais l’objet de son droit : un bien y prend, dans un patrimoine, la place d’un autre. La subrogation réelle gouverne ainsi, en régime matrimonial, le sort des deniers propres employés à l’acquisition d’un bien, lequel ne devient propre, à défaut de déclaration de remploi, qu’avec l’accord des deux époux (Cass. 1re civ., 8 oct. 2014, n° 13-24.546 ; déjà en ce sens Cass. 1re civ., 5 mars 1991, n° 87-18.298). C’est la subrogation personnelle, et elle seule, qui fonde le recours de l’assureur.

Définition

La subrogation personnelle est la substitution d’une personne dans les droits attachés à la créance dont une autre est titulaire, à la suite d’un paiement effectué par la première entre les mains de la seconde. Elle se distingue de la subrogation réelle, par laquelle un bien remplace un autre dans un patrimoine. La première change le titulaire de la créance  la seconde, l’objet du droit.

La subrogation personnelle se présente, sur le plan technique, comme une simple modalité de paiement. Le paiement opéré par le subrogé remplit en effet une double fonction : il libère le débiteur envers le créancier originaire — fonction libératoire — et, dans le même trait de temps, transfère la créance au solvens — fonction translative. C’est à raison de ce second effet que la subrogation produit, pour l’essentiel, les conséquences d’une cession de créance : le subrogé recueille la créance avec ses sûretés, privilèges et accessoires, sans pour autant qu’une créance nouvelle prenne naissance. De là découle le principe cardinal qui gouverne toute la matière : nul ne peut transmettre plus de droits qu’il n’en a lui-même — le subrogé n’acquiert jamais davantage que ce que détenait le subrogeant.

La subrogation personnelle procède du paiement : elle naît du règlement qui désintéresse le créancier et ne peut, par définition, intervenir ni avant — faute de fait générateur — ni après, l’obligation étant alors éteinte par le paiement (C. civ., art. 1346-4). En sa forme légale, elle suppose que le tiers solvens justifie d’un intérêt légitime et que son paiement libère, envers le créancier, celui sur qui doit peser la charge définitive de la dette (C. civ., art. 1346). En sa forme conventionnelle, elle exige la concomitance de l’acte subrogatoire et du paiement, sauf manifestation antérieure de volonté permettant que la subrogation prenne effet « au moment du paiement » : la condition de concomitance est tenue pour remplie lorsque le subrogeant a exprimé, fût-ce dans un document antérieur, sa volonté de subroger son cocontractant à l’instant même du règlement (Cass. com., 29 janv. 1991, n° 89-10.085). Une subrogation annoncée avant le paiement, sans cette réserve, relèverait de la cession de créance ; une subrogation postérieure serait sans objet (C. civ., art. 1346-1).

Texte en vigueuren vigueur

C. civ., art. 1346-1 : « La subrogation conventionnelle s’opère à l’initiative du créancier lorsque celui-ci, recevant son paiement d’une tierce personne, la subroge dans ses droits contre le débiteur. Cette subrogation doit être expresse. Elle doit être consentie en même temps que le paiement, à moins que, dans un acte antérieur, le subrogeant n’ait manifesté la volonté que son cocontractant lui soit subrogé lors du paiement. La concomitance de la subrogation et du paiement peut être prouvée par tous moyens. »

Dans tous les cas, la subrogation se mesure au paiement : elle transmet au subrogé la créance telle qu’elle existe, avec ses accessoires, dans la limite des sommes effectivement versées (C. civ., art. 1346-4). Si le paiement est partiel, la subrogation est partielle ; le créancier originaire conserve par préférence le reliquat, conformément à l’article 1346-3 du Code civil, expression de l’adage nemo contra se subrogare censetur. Enfin, la subrogation n’emporte pas, par elle-même, transfert des intérêts conventionnels attachés au rapport initial : sauf stipulation nouvelle, le subrogé ne peut prétendre qu’aux intérêts au taux légal et à compter de la mise en demeure (C. civ., art. 1346-4).

Texte en vigueuren vigueur

C. civ., art. 1346-4 : « La subrogation transmet à son bénéficiaire, dans la limite de ce qu’il a payé, la créance et ses accessoires, à l’exception des droits exclusivement attachés à la personne du créancier. Toutefois, le subrogé n’a droit qu’à l’intérêt légal à compter d’une mise en demeure, s’il n’a convenu avec le débiteur d’un nouvel intérêt. Ces intérêts sont garantis par les sûretés attachées à la créance, dans les limites, lorsqu’elles ont été constituées par des tiers, de leurs engagements initiaux s’ils ne consentent à s’obliger au-delà. »

L’opposabilité de la subrogation obéit à une logique binaire. À l’égard des tiers, elle est acquise dès le paiement, de sorte que la date du règlement fixe la priorité en cas de concours (C. civ., art. 1346-5, al. 3). À l’égard du débiteur, elle ne peut être invoquée par le subrogé qu’à la condition d’une notification ou d’une prise d’acte ; tant que cette exigence n’est pas satisfaite, le débiteur demeure fondé à opposer au subrogé toutes les exceptions inhérentes à la dette, ainsi que celles nées de ses rapports avec le subrogeant antérieurement à l’opposabilité (C. civ., art. 1346-5, al. 1 et 2). Cette faculté n’est que la traduction procédurale du principe selon lequel le subrogé ne recueille jamais plus de droits que n’en avait le subrogeant : la créance lui est transmise avec sa physionomie propre, ses forces comme ses faiblesses. Aussi le débiteur poursuivi par le créancier subrogé peut-il lui opposer les mêmes exceptions et moyens de défense que ceux dont il aurait pu se prévaloir à l’encontre du créancier originaire (Cass. 1re civ., 2 févr. 2022, n° 20-10.855).

Jurisprudence

« Le débiteur, poursuivi par un créancier subrogé dans les droits de son créancier originaire, peut opposer au créancier subrogé les mêmes exceptions et moyens de défense que ceux dont il aurait pu disposer initialement. »Cass. 1re civ., 2 févr. 2022, n° 20-10.855

La preuve des conditions de la subrogation, au premier rang desquelles le paiement libératoire, relève du régime probatoire des faits juridiques : elle est libre. Peuvent être produits des relevés bancaires, des écritures comptables, une quittance subrogative ou une transaction ; la jurisprudence administrative admet également des équivalents probatoires établissant le rattachement causal du règlement à la dette éteinte, tel un rapport d’expertise circonstancié (CE, 25 nov. 2021). Il s’ensuit que la destination matérielle des fonds est indifférente dès lors que le créancier est valablement désintéressé : la subrogation opère si le paiement, effectué pour le compte du subrogeant, a libéré la dette — la condition d’existence tenant au paiement lui-même, la condition d’opposabilité tenant à sa portée à l’égard du débiteur et des tiers.

Droit des assurances

1. L’exigence d’un paiement indemnitaire

Texte en vigueuren vigueur au 25 juin 2025

Le siège de la matière est l’article L. 121-12 du Code des assurances qui, dans sa rédaction en vigueur depuis le 25 juin 2025, dispose : « Sans préjudice du deuxième alinéa de l’article L. 121-2, l’assureur qui a payé l’indemnité d’assurance est subrogé, jusqu’à concurrence de cette indemnité, dans les droits et actions de l’assuré contre les tiers qui, par leur fait, ont causé le dommage ayant donné lieu à la responsabilité de l’assureur. » La réserve liminaire — « Sans préjudice du deuxième alinéa de l’article L. 121-2 » —, introduite par une réforme récente, articule désormais la subrogation de l’assureur avec le recours nouvellement ouvert contre les parents d’un enfant mineur, sur lequel on reviendra à propos des immunités.

En assurance de dommages, la subrogation légale n’existe qu’à la condition d’un paiement indemnitaire préalable effectué en exécution de la garantie. Elle naît du règlement opéré par l’assureur et se mesure strictement à ce règlement : la créance transmise est celle de l’assuré, avec ses accessoires, mais dans la limite des sommes effectivement versées. Il appartient donc à l’assureur d’établir que le versement a la qualité d’indemnité d’assurance, ce qui résulte en principe de la production de la police et des justificatifs de règlement ; d’autres pièces peuvent compléter ces éléments probatoires lorsqu’il s’agit de prouver le rattachement du paiement à la garantie (par exemple un rapport d’expertise circonstancié : CE, 25 nov. 2021). Cette exigence probatoire n’est pas formelle ; mais elle ne saurait davantage être retournée contre l’assureur : le juge ne peut écarter ni réduire le recours sans analyser, fût-ce sommairement, les justificatifs de paiement produits — copies d’écran, quittances —, sous peine de priver sa décision de motifs (Cass. 3e civ., 4 juill. 2024, n° 23-12.376).

L’effet de ce paiement, lorsqu’il est avéré, est puissant : il investit l’assureur de l’ensemble des droits et actions dont l’assuré disposait contre le responsable. La Cour de cassation l’a souligné à propos de l’assureur d’un conducteur victime d’un accident de la circulation : par l’effet de la subrogation, cet assureur est, pour le recouvrement des prestations indemnitaires versées, investi de l’ensemble des droits et actions dont son assuré disposait à l’encontre de la personne tenue à réparation ou de l’assureur de celle-ci (Cass. 2e civ., 8 juin 2017, n° 15-20.550). Le recours subrogatoire n’est donc pas une action atrophiée : il épouse, à concurrence du paiement, la plénitude des prérogatives de l’assuré.

Jurisprudence

« Par l’effet de la subrogation, l’assureur […] est, pour le recouvrement des prestations indemnitaires […] qu’il a versées à son assuré du fait de l’accident, investi de l’ensemble des droits et actions dont celui-ci disposait à l’encontre de la personne tenue à réparation ou son assureur. »Cass. 2e civ., 8 juin 2017, n° 15-20.550

L’exigence d’un paiement préalable doit toutefois être appréciée à sa juste mesure, c’est-à-dire au regard du stade de la procédure. Elle conditionne l’exercice du recours au fond, non l’accomplissement des actes préparatoires destinés à le rendre possible. Aussi celui qui sollicite une mesure d’instruction in futurum sur le fondement de l’article 145 du Code de procédure civile, dans la perspective d’agir un jour comme subrogé dans les droits de la victime, n’a-t-il pas, à ce stade, à justifier de l’indemnisation préalable de celle-ci : la mesure probatoire précède le procès et n’en suppose pas les conditions réunies (Cass. 1re civ., 28 mai 2026, n° 24-10.385). La condition de paiement gouverne l’action ; elle ne paralyse pas sa préparation.

À l’inverse, un versement opéré hors du champ de la garantie — geste gracieux, arrangement commercial, indemnité payée malgré une exclusion opposable, avenant non souscrit, restitution de la chose volée — n’ouvre aucun recours subrogatoire : seul le paiement exécuté en exécution effective de la garantie transfère à l’assureur les droits de l’assuré. La règle se vérifie a contrario dans la situation où l’assureur dénie sa garantie : tant qu’il n’a pas réglé l’indemnité, il n’est pas subrogé et ne peut agir contre les responsables ni les appeler en garantie avant d’avoir lui-même été poursuivi, de sorte qu’il appartient à l’assuré d’assigner l’assureur dans un délai lui permettant d’appeler les responsables, ou, à défaut, d’assigner lui-même ces derniers pour préserver le recours (Cass. 3e civ., 25 mai 2022, n° 21-18.518).

Exemple

Un assureur, persuadé qu’une clause d’exclusion s’applique, refuse sa garantie : faute de paiement, il n’est pas subrogé et ne saurait, avant d’être lui-même assigné, agir contre l’entrepreneur responsable. C’est alors à l’assuré qu’il revient d’assigner son assureur assez tôt pour que celui-ci puisse, dans la même instance, appeler le responsable en garantie  à défaut, l’assuré doit assigner directement le responsable afin de ne pas laisser dépérir le recours. La carence sur ce point se paie d’une perte sèche.

2. La subrogation conventionnelle

Lorsque la subrogation légale fait défaut ou demeure incertaine, l’assureur n’est pas pour autant désarmé : il peut se prévaloir d’une subrogation conventionnelle, consentie par l’assuré au moment où il reçoit l’indemnité. Cette voie, distincte de celle de l’article L. 121-12, obéit aux règles du droit commun : elle suppose une quittance subrogative concomitante au paiement — ou, à tout le moins, une volonté de subroger manifestée pour produire effet à l’instant du règlement (C. civ., art. 1346-1) — et transmet à l’assureur la créance de l’assuré dans les mêmes limites. Son intérêt est précisément de fournir un fondement de rechange là où la subrogation légale prête à discussion : ainsi, l’assuré qui a subi des avaries peut librement consentir à son assureur une cession de ses droits et actions, de sorte que celui-ci agit contre les responsables sur le fondement de cette seule cession, et non par voie de subrogation (Cass. com., 21 oct. 2020, n° 19-16.206). L’assureur avisé sécurise donc son recours en faisant signer, lors du règlement, une quittance subrogative en bonne et due forme, qui le prémunit contre une éventuelle défaillance de la subrogation légale.

On mesure, à cette occasion, la complémentarité des deux fondements. La subrogation légale dispense l’assureur de toute formalité : elle s’attache de plein droit au paiement de l’indemnité. La subrogation conventionnelle, plus exigeante dans sa forme — un écrit concomitant, une volonté expresse —, offre en revanche une sécurité supérieure lorsque les conditions de la subrogation légale sont sujettes à contestation, par exemple si l’on doute que le tiers poursuivi soit bien l’auteur du dommage « par son fait » au sens de l’article L. 121-12. Loin de s’exclure, les deux voies se cumulent et se confortent : la première opère par l’effet de la loi, la seconde par l’effet de la volonté, et rien n’interdit à l’assureur prudent de s’appuyer simultanément sur l’une et sur l’autre.

3. La destination du paiement et la mesure du recours

La destination du paiement, en revanche, est indifférente dès lors que le créancier est valablement désintéressé : que l’indemnité soit versée à l’assuré, à un prestataire ou directement à la victime en responsabilité civile, l’effet subrogatoire joue pourvu que le règlement éteigne la dette d’assurance. La Cour de cassation l’a clairement affirmé : l’article L. 121-12 du Code des assurances n’exige pas que le paiement ait été fait entre les mains de l’assuré lui-même, de sorte que le règlement opéré entre les mains d’un tiers — un crédit-bailleur, par exemple — n’est pas moins subrogatoire (Cass. 2e civ., 31 mars 2022, n° 20-17.147).

Fiche d’arrêt — Cass. 2e civ., 31 mars 2022, n° 20-17.147
Faits
Un assureur règle un sinistre en versant l’indemnité pour partie à son assuré et pour partie à un crédit-bailleur, puis exerce son recours subrogatoire contre l’assureur du tiers responsable.
Procédure
La cour d’appel limite le recours au seul montant versé directement entre les mains de l’assuré, écartant la fraction payée au crédit-bailleur.
Problème de droit
La subrogation de l’assureur suppose-t-elle que l’indemnité ait été payée entre les mains de l’assuré lui-même ?
Solution
Non. L’article L. 121-12 « n’exige pas que ce paiement ait été fait entre les mains de l’assuré lui-même ». L’arrêt qui limite le recours pour ce motif est cassé.
Portée
Seule compte l’extinction de la dette d’assurance, non la destination matérielle des fonds : le règlement opéré au profit d’un tiers (ici un crédit-bailleur) ouvre le recours à hauteur de l’ensemble des sommes versées en exécution de la garantie.

La mesure du recours s’en déduit immédiatement. D’une part, l’assureur ne peut recouvrer que les sommes effectivement payées : il ne peut réclamer une « valeur à neuf » non réglée, ni davantage que ce qu’il a lui-même décaissé. D’autre part, le recouvrement reste plafonné par la dette du responsable envers l’assuré, de sorte que l’assureur ne peut exiger du tiers davantage que ce que celui-ci devait à l’assuré. Enfin, l’assuré, une fois indemnisé, perd qualité pour agir à hauteur de la fraction payée — sauf mandat spécial — mais demeure recevable pour son reliquat : la subrogation suit le paiement et ne le dépasse jamais.

Cette double limite traduit, là encore, la nature translative de la subrogation. Le premier plafond — les sommes effectivement versées — découle de l’article 1346-4 du Code civil, qui borne la transmission « dans la limite de ce qu’il a payé » : l’assureur ne saurait s’enrichir de son recours, qui a pour seule fonction de le rembourser, non de lui procurer un gain. Le second plafond — la dette du responsable — procède du principe selon lequel le subrogé ne reçoit que les droits du subrogeant : si l’assuré, en raison d’un partage de responsabilité ou d’une faute de sa part, ne pouvait réclamer au tiers que la moitié de son préjudice, l’assureur subrogé se heurtera à la même limite. Des deux plafonds, c’est toujours le plus bas qui l’emporte.

Exemple chiffré

Supposons un sinistre dont le préjudice total s’élève à 100 000 €. L’assureur, en exécution de la garantie, verse à son assuré une indemnité de 80 000 € (le solde de 20 000 € restant à la charge de l’assuré, par exemple en raison d’une franchise). Le tiers responsable doit, sur le terrain de la responsabilité, la réparation intégrale, soit 100 000 €.
L’assureur, subrogé, ne peut réclamer au tiers que 80 000 € — premier plafond : les sommes effectivement versées. L’assuré conserve, par préférence, l’action pour son reliquat de 20 000 €. Si une faute de la victime justifiait un partage de responsabilité par moitié, la dette du tiers tomberait à 50 000 € : l’assureur ne pourrait alors recouvrer que 50 000 € — second plafond : la dette du responsable envers l’assuré —, l’opération se faisant sur le préjudice et non sur l’indemnité.

4. Les effets et l’aménagement en matière de dommages-ouvrage

La subrogation produit ses effets à la date du paiement, qui fixe la naissance du droit transféré et la priorité en cas de concours ; la créance subrogée passe avec ses accessoires (sûretés, réserve de propriété), à l’exclusion des droits attachés à la personne. Les intérêts du recours ne courent qu’à compter de la mise en demeure du débiteur, sauf convention nouvelle. À l’égard du débiteur, l’invocation de la subrogation par l’assureur suppose, pour son opposabilité, notification ou prise d’acte ; à défaut, le débiteur peut opposer au subrogé les exceptions qu’il tenait du rapport antérieur.

Avant d’en mesurer les conséquences pratiques, il convient de revenir au texte qui en énonce le principe et d’en fixer la portée exacte.

Texte applicable — en vigueur

« La subrogation transmet à son bénéficiaire, dans la limite de ce qu’il a payé, la créance et ses accessoires, à l’exception des droits exclusivement attachés à la personne du créancier. Toutefois, le subrogé n’a droit qu’à l’intérêt légal à compter d’une mise en demeure, s’il n’a convenu avec le débiteur d’un nouvel intérêt. Ces intérêts sont garantis par les sûretés attachées à la créance, dans les limites, lorsqu’elles ont été constituées par des tiers, de leurs engagements initiaux s’ils ne consentent à s’obliger au-delà. »Code civil, art. 1346-4

Trois enseignements se dégagent de ce texte, qui éclairent le régime du recours de l’assureur. En premier lieu, le transfert est mesuré : il s’opère dans la limite de ce que le subrogé a payé. L’assureur qui a versé une indemnité inférieure au préjudice total ne recueille la créance contre le tiers qu’à due concurrence du règlement effectué ; le surplus demeure entre les mains de l’assuré, qui conserve, pour la fraction non indemnisée, son action propre contre le responsable. En deuxième lieu, la créance passe avec ses accessoires — sûretés réelles ou personnelles, privilèges, réserve de propriété, intérêts échus — mais à l’exclusion des droits exclusivement attachés à la personne du créancier, lesquels ne se transmettent point parce qu’ils sont indissociables de la personne lésée. En troisième lieu, le subrogé reçoit la créance en l’état où elle se trouvait au jour du paiement, avec ses vices et ses faiblesses : il ne peut prétendre à davantage de droits que n’en avait l’assuré subrogeant, conformément à l’adage nemo plus iuris ad alium transferre potest quam ipse habet.

Notion — subrogation personnelle

La subrogation personnelle est la substitution d’une personne — le subrogé — dans les droits d’un créancier — le subrogeant —, à la suite d’un paiement effectué par la première entre les mains de la seconde. Modalité du paiement, elle ne crée pas une créance nouvelle : elle transporte au subrogé la créance préexistante, qui survit à son extinction apparente pour le seul profit de celui qui a désintéressé le créancier. Le paiement est dit subrogatoire précisément parce que, loin d’anéantir l’obligation, il en maintient l’existence au bénéfice du solvens.

De cette nature dérive un effet capital pour l’opposabilité : le débiteur, poursuivi par l’assureur subrogé, conserve à son encontre toutes les exceptions et tous les moyens de défense qu’il aurait pu opposer au créancier originaire — compensation, nullité, exception d’inexécution, prescription déjà acquise. La Cour de cassation l’a rappelé en jugeant que le débiteur, poursuivi par un créancier subrogé dans les droits de son créancier originaire, peut opposer au subrogé les mêmes exceptions et moyens de défense que ceux dont il aurait pu disposer initialement à l’égard du subrogeant (Cass. 1re civ., 2 févr. 2022, n° 20-10.855). L’assureur n’hérite donc pas d’une créance épurée : il recueille la position contentieuse de son assuré, avantages et servitudes confondus. Cette règle commande une vérification préalable : avant d’agir, l’assureur doit s’assurer que la créance de l’assuré n’est ni éteinte, ni paralysée par une exception que le tiers pourra lui opposer.

Un aménagement est toutefois admis en matière de dommages-ouvrage : pour éviter l’« effet ciseau » des délais, l’assureur dommages-ouvrage peut assigner avant d’avoir réglé, à la condition déterminante d’avoir effectivement payé avant que le juge du fond statue — la Cour de cassation censurant la décision qui condamne le responsable à garantir l’assureur dommages-ouvrage sans constater qu’au jour où elle se prononce cet assureur avait effectivement indemnisé son assuré (Cass. 3e civ., 9 juill. 2003, n° 02-10.270). Cet assouplissement procédural ne modifie pas les conditions d’existence du droit : la subrogation naît du paiement ; le procès peut s’ouvrir plus tôt, mais le droit d’agir en qualité de subrogé n’advient qu’au règlement effectif qui éteint la dette d’assurance et transfère, à due concurrence, la créance de l’assuré contre le tiers.

Cass. 3e civ., 9 juill. 2003, n° 02-10.270
Faits
Un assureur dommages-ouvrage, soumis à des délais d’instruction et d’indemnisation très brefs (C. assur., art. L. 242-1), avait assigné les constructeurs et leurs assureurs en garantie avant d’avoir versé l’indemnité à son assuré, afin de ne pas se laisser surprendre par la prescription de l’action sur le fondement de la garantie décennale.
Problème
L’assureur dommages-ouvrage, qui n’a pas encore payé au jour de l’assignation, peut-il néanmoins exercer utilement un recours subrogatoire contre les responsables, alors que la subrogation suppose un paiement préalable ?
Solution
Encourt la cassation l’arrêt qui condamne le responsable à garantir l’assureur dommages-ouvrage sans constater qu’au jour où il statue, cet assureur avait effectivement indemnisé son assuré. L’action peut être engagée par anticipation, mais le paiement doit être intervenu avant que le juge du fond ne se prononce.
Portée
L’arrêt dissocie le moment de l’introduction de l’instance et le moment de la naissance du droit subrogatoire : la première peut précéder le paiement, le second en dépend impérativement. Tempérament procédural commandé par la rigueur des délais propres aux dommages-ouvrage, il ne déroge pas à la règle de fond selon laquelle nul n’est subrogé sans avoir payé.

La symétrie se retrouve, en sens inverse, du côté de l’assureur de responsabilité du tiers. Celui qui refuse sa garantie ne saurait, pour autant, agir prématurément à titre subrogatoire ou appeler en garantie les responsables avant d’avoir été lui-même poursuivi ; il appartient alors à l’assuré d’assigner son assureur dans un délai lui permettant d’appeler utilement les responsables en garantie (Cass. 3e civ., 25 mai 2022, n° 21-18.518). L’exercice du recours obéit ainsi, des deux côtés du rapport d’assurance, à une même logique : il ne s’ouvre qu’une fois consommé l’événement — paiement ou poursuite — auquel la loi attache la transmission ou la mise en cause.

La conservation du recours : diligence de l’assuré et déchéance (art. L. 121-12, al. 2)

Le paiement de l’indemnité ouvre le droit ; encore faut-il que ce droit n’ait pas été vidé de sa substance avant d’être exercé. C’est l’objet de l’alinéa 2 de l’article L. 121-12, condition trop souvent reléguée au second plan alors qu’elle conditionne l’efficacité même du recours : l’assureur peut être déchargé, en tout ou en partie, de sa garantie envers l’assuré lorsque la subrogation ne peut plus, par le fait de l’assuré, s’opérer en sa faveur. La règle protège l’assureur contre la perte du recours imputable à son propre assuré — renonciation à un droit, transaction avec le responsable, laisser-courir d’une prescription, négligence dans la conservation des preuves.

Trois conditions cumulatives doivent être réunies pour que joue cette décharge. D’abord, un fait de l’assuré : un acte ou une abstention qui lui soit personnellement imputable. Ensuite, la perte effective du recours : il faut que la subrogation soit devenue impossible, et non seulement plus difficile. Enfin, un lien de causalité entre le fait de l’assuré et cette perte. La charge de la preuve de ces éléments pèse sur l’assureur qui invoque la décharge, puisque c’est lui qui se prévaut d’une cause d’exonération de sa garantie.

Illustration

Un assuré, après le sinistre, transige discrètement avec le tiers responsable et lui consent une quittance pour solde de tout compte, sans en informer son assureur. Lorsque ce dernier, après avoir indemnisé, entend exercer son recours, il se heurte à la quittance : la créance contre le responsable s’est éteinte par le fait de l’assuré. L’assureur, privé de toute subrogation utile, peut alors se prévaloir de l’alinéa 2 pour être déchargé à hauteur du recours perdu — à condition d’établir que, sans cette transaction, son action eût prospéré.

La sanction n’est toutefois pas automatique : encore faut-il caractériser une faute de l’assuré ayant effectivement privé l’assureur du bénéfice de la subrogation. La Cour de cassation censure ainsi la décision qui accueille l’exception de l’alinéa 2 sans constater positivement une telle faute (Cass. 2e civ., 17 déc. 2020, n° 18-24.103). À l’inverse, l’impossibilité du recours qui ne procède pas du fait de l’assuré, mais de contraintes de procédure extérieures — par exemple les délais légaux d’instruction de la déclaration de sinistre prévus à l’article L. 242-1 du Code des assurances —, ne caractérise pas la privation imputable à l’assuré et ne libère donc pas l’assureur de sa garantie (Cass. 3e civ., 25 mai 2023, n° 22-13.410).

La frontière est donc nette : seul le fait de l’assuré ouvre la décharge ; les obstacles tenant à la loi, à la procédure ou au fait d’un tiers demeurent à la charge de l’assureur. Cette répartition est cohérente avec la finalité du texte, qui n’est pas de garantir à l’assureur la réussite de son recours, mais de le prémunir contre la déloyauté ou l’incurie de son propre cocontractant. On en mesure la rigueur : l’assureur ne peut se retrancher derrière l’alinéa 2 chaque fois que son recours échoue ; il lui faut démontrer que c’est l’assuré, et lui seul, qui en a tari la source.

Cette exigence de conservation se prolonge dans une obligation de diligence pesant sur les parties au contrat. Le retard apporté à la déclaration du sinistre, lorsqu’il fait perdre à l’assureur le recours qu’il aurait pu exercer, interdit à celui-ci d’agir contre le responsable : la faculté de déclarer le sinistre dans le délai de garantie ne dispense pas l’assuré de l’obligation de diligence sanctionnée par l’article L. 121-12, dont la méconnaissance ferme le recours subrogatoire (Cass. 3e civ., 8 févr. 2018, n° 17-10.010). La conservation du recours n’est donc pas une simple recommandation pratique : elle est une condition de fond de son exercice utile.

b. L’existence d’un tiers responsable

La détermination de la qualité de tiers

1. L’exclusion du recours contre l’assuré

Le recours subrogatoire n’est ouvert qu’à l’encontre d’un tiers au regard du contrat d’assurance. Il est, en revanche, irrecevable contre toute personne qui, au sens matériel de la police, bénéficie de la garantie. La jurisprudence a, à maintes reprises, rappelé cette exclusion. Ne peut être poursuivi à ce titre le conducteur ou gardien d’un véhicule lorsqu’il est couvert par une police de responsabilité automobile ; le copropriétaire garanti par une police d’immeuble ; l’officier ministériel assuré pour compte ; l’intervenant à l’acte de construire inclus dans une police « tous risques chantier » ; ou encore l’installateur bénéficiant d’une stipulation pour compte. Dans toutes ces hypothèses, l’intéressé n’est pas un tiers mais un assuré au sens de la police : l’assureur de dommages est donc privé de recours à son encontre. La solution demeure la même lorsqu’une clause stipule que « les assurés ont qualité de tiers entre eux » : une telle stipulation est réputée inopérante à l’égard du recours subrogatoire, car elle ne modifie pas la qualité d’assuré que confère la police et ne saurait contourner la règle d’irrecevabilité.

Le fondement de cette exclusion mérite d’être explicité, car il n’est pas seulement formel. Permettre à l’assureur de se retourner contre son propre assuré reviendrait à reprendre d’une main ce qu’il a versé de l’autre : l’indemnité, payée au titre de la garantie, serait aussitôt récupérée par la voie subrogatoire, et la couverture promise se trouverait vidée de toute portée. L’irrecevabilité du recours contre l’assuré est ainsi le corollaire nécessaire de l’effet obligatoire du contrat d’assurance : on ne saurait être à la fois créancier de la garantie et débiteur du recours qui la neutralise. C’est pourquoi la qualification d’assuré l’emporte sur toute habileté rédactionnelle, et qu’une clause prétendant traiter les coassurés comme des tiers les uns à l’égard des autres reste sans effet sur la recevabilité de l’action subrogatoire.

2. Les immunités légale et conventionnelle de recours

À l’irrecevabilité tenant à la qualité d’assuré, la loi ajoute une immunité d’une autre nature, qui ferme le recours non plus en considération du contrat mais en considération de la personne du défendeur. L’article L. 121-12, alinéa 3, du Code des assurances prive en effet l’assureur de tout recours contre les enfants, descendants, ascendants, alliés en ligne directe, préposés, employés, ouvriers ou domestiques, et, plus généralement, contre toute personne vivant habituellement au foyer de l’assuré. La règle procède d’une double considération : éviter que le recours ne retombe indirectement sur le patrimoine de l’assuré lui-même, et préserver la cohésion du cercle domestique et professionnel qui l’entoure. Cette immunité n’est toutefois pas absolue : elle cède dans le cas de malveillance commise par l’une de ces personnes, le législateur refusant que la faute intentionnelle bénéficie de la protection légale. L’assureur qui agit doit donc, là encore, vérifier en amont que la personne visée n’entre pas dans ce périmètre d’immunité, faute de quoi son recours sera déclaré irrecevable quand bien même l’intéressé ne serait pas un assuré au sens de la police.

Il importe de bien distinguer ces deux causes de fermeture du recours, qui ne se confondent pas. L’irrecevabilité contre l’assuré tient à la qualité de la personne au regard du contrat : elle est assurée, donc à l’abri. L’immunité de l’alinéa 3 tient au lien qui unit le défendeur à l’assuré, fût-il parfaitement tiers à la police : le préposé ou l’ascendant de l’assuré n’est pas garanti par le contrat, mais la loi le soustrait néanmoins au recours. La première procède du contrat, la seconde de la parenté, du foyer ou du lien de subordination. Toutes deux convergent vers un même résultat — la paralysie de l’action —, mais leurs ressorts et leurs exceptions diffèrent : seule l’immunité de l’alinéa 3 tombe devant la malveillance.

Cette immunité familiale a toutefois reculé sous l’effet d’une réforme entrée en vigueur le 25 juin 2025, qui en a coordonné le régime avec le deuxième alinéa, nouveau, de l’article L. 121-2 du Code des assurances. Lorsque l’assureur a indemnisé un dommage causé par un enfant mineur, dont les parents répondent de plein droit (C. civ., art. 1242, al. 4), et que l’un de ces parents a été « définitivement condamné sur le fondement de l’article 227-17 du code pénal pour des faits en lien avec la commission du dommage », l’assureur peut désormais « exiger de ce parent le versement d’une participation à l’indemnisation du dommage ne pouvant excéder 7 500 euros ». La loi prend soin d’ajouter que « toute clause des contrats d’assurance excluant systématiquement » ce recours « est réputée non écrite ». L’immunité de l’alinéa 3 cède ainsi, dans cette hypothèse précise, devant la défaillance gravement caractérisée du parent — sans toutefois se muer en recours intégral, le législateur ayant plafonné la participation à 7 500 euros.

À cette immunité légale s’ajoute une immunité d’origine conventionnelle. Les parties peuvent en effet aménager, voire neutraliser, le recours subrogatoire par une clause de renonciation à recours — stipulation fréquente dans les baux, les marchés de construction ou les conventions entre assureurs, par laquelle l’assuré, ou son assureur, s’engage par avance à ne pas exercer d’action contre une personne déterminée. Une telle clause, dès lors qu’elle est opposable, éteint le recours à proportion de son objet : l’assureur, subrogé dans les droits de l’assuré, ne peut exercer une action à laquelle l’assuré avait lui-même renoncé. La portée de la renonciation doit toutefois être interprétée strictement : la Cour de cassation juge que la clause de renonciation à tout recours contre la personne responsable du dommage n’emporte pas, sauf stipulation contraire, renonciation à recourir contre l’assureur de cette personne (Cass. 1re civ., 30 mai 1995, n° 92-14.285) — l’immunité conventionnelle ne s’étend pas, par elle-même, au-delà du débiteur qu’elle vise expressément.

Cette lecture restrictive s’explique par la nature même de la renonciation, qui est l’abdication d’un droit : elle ne se présume pas et ne s’étend pas au-delà de ce qu’ont expressément voulu les parties. Le responsable et son assureur étant deux débiteurs distincts — l’un tenu de réparer, l’autre de garantir —, renoncer au recours contre le premier ne vaut pas renonciation au recours contre le second, sauf clause le précisant sans équivoque. L’assureur conserve donc, malgré la clause de renonciation visant l’auteur du dommage, la faculté d’agir contre l’assureur de responsabilité de celui-ci — voie souvent plus sûre, le débiteur étant solvable par définition.

3. L’appréciation concrète de la qualité de tiers

Cette qualification s’apprécie concrètement au regard du bénéfice effectif de la garantie au jour du sinistre, et non en fonction du seul libellé des parties. En pratique, il incombe donc à l’assureur qui envisage un recours de démontrer positivement la qualité de tiers de la personne mise en cause. Cette vérification doit être conduite police en main, en tenant compte non seulement des stipulations expresses mais aussi des assurances « pour compte » et des garanties par extension. Ainsi, en matière automobile, toute personne ayant la garde ou la conduite du véhicule est réputée assurée et ne peut être poursuivie par l’assureur. De même, les polices « tous risques chantier » intègrent dans leur périmètre l’ensemble des intervenants à l’acte de construire, ce qui ferme le recours à l’assureur contre eux. Cette cartographie préalable est décisive : elle permet d’écarter les cibles irrecevables et d’orienter l’action vers un véritable débiteur du dommage.

L’irrecevabilité du recours contre l’assuré ne referme pas pour autant toute voie de réallocation. Si le recours direct contre la personne garantie est fermé, l’assureur conserve la possibilité, lorsque le régime applicable l’autorise, d’agir contre l’assureur de responsabilité de cette personne. La Cour de cassation l’a jugé pour la police « tous risques chantier » : son assureur, qui ne peut exercer aucun recours contre ses propres assurés, peut néanmoins, après indemnisation du maître de l’ouvrage et en vertu des règles de la subrogation légale, exercer son recours contre les assureurs de ces derniers (Cass. 3e civ., 17 déc. 2003, n° 00-15.006). La distinction est essentielle : c’est la qualité d’assuré qui ferme l’action, non l’existence d’une couverture en aval, laquelle ouvre au contraire une cible recevable.

4. Le recours contre l’assureur du responsable et le tiers débiteur

Lorsqu’une personne est reconnue extérieure au cercle des assurés, elle peut être tenue pour tiers débiteur au sens de l’article L. 121-12 du Code des assurances. Le recours devient alors recevable, qu’il s’agisse d’un cocontractant de l’assuré — par exemple un dépositaire tenu à restitution —, d’un sous-traitant intervenu dans l’exécution de l’ouvrage, ou encore d’une personne publique susceptible d’engager sa responsabilité sur le terrain administratif, notamment en cas de défaut d’entretien normal ou d’attroupements et rassemblements (CGCT, art. L. 2216-3). La jurisprudence insiste toutefois sur l’exigence de diligence lorsque le recours est exercé contre un sous-traitant : l’assureur doit agir sans retard, sous peine de voir son action paralysée.

Encore faut-il préciser que la recevabilité de ce recours contre le tiers ou son assureur n’est pas subordonnée à un paiement entre les seules mains de l’assuré. L’article L. 121-12 n’exige pas que l’indemnité ait été versée directement à l’assuré : il suffit qu’elle ait éteint, au profit de celui-ci, la dette de réparation. La Cour de cassation a ainsi jugé que le texte n’impose pas que le paiement ait été fait entre les mains de l’assuré lui-même, et reproche aux juges du fond de n’avoir pas recherché si le règlement effectué par l’assureur auprès d’un tiers, pour le compte de l’assuré, n’ouvrait pas la subrogation (Cass. 2e civ., 31 mars 2022, n° 20-17.147). Ce qui importe n’est pas le destinataire matériel du paiement, mais sa fonction libératoire à l’égard de l’assuré.

La nature du tiers débiteur commande, en revanche, le régime de prescription auquel l’action obéit, l’assureur ne recueillant que l’action de son assuré avec ses délais propres. Ainsi, l’action en garantie des vices cachés exercée, après indemnisation, par l’entreprise ou son assureur contre le fournisseur ou l’assureur de celui-ci tend à faire supporter par ces derniers la dette de réparation du constructeur ; elle emprunte le délai de prescription propre à cette garantie (Cass. 3e civ., 28 mai 2025, n° 23-18.781). De même, l’action récursoire de l’assureur d’un constructeur, subrogé dans les droits de son assuré, contre l’assureur d’un autre constructeur se prescrit selon les mêmes règles que l’action récursoire contre ce responsable, et n’est pas prescrite tant que court le délai de l’article 2224 du Code civil (Cass. 3e civ., 7 mars 2024, n° 22-20.555). L’assureur subrogé ne dispose donc pas d’un délai autonome : il agit dans le temps même de l’action transmise.

Mais quelle que soit la cible, l’assureur n’est subrogé que dans les droits dont son assuré disposait à la date du paiement : il agit dans les mêmes limites, supporte les mêmes exceptions, et ne peut revendiquer des prérogatives que l’assuré n’aurait pas eues (C. assur., art. L. 121-12 ; C. civ., art. 1346-4 et 1346-5). La règle trouve une illustration topique en matière de vol : l’assureur, subrogé dans les droits de son assuré sur le fondement de L. 121-12, ne peut exercer que les recours dont celui-ci disposait, et se voit donc opposer la protection du possesseur de bonne foi lorsque le bien est retrouvé entre ses mains, sans pouvoir revendiquer au-delà des droits de l’assuré (Cass. 1re civ., 19 janv. 1994, n° 91-21.631, sous l’empire de l’art. 2279 ancien, devenu art. 2276 du Code civil).

En définitive, la reconnaissance de la qualité de tiers constitue la condition décisive de l’ouverture du recours subrogatoire. Si la personne bénéficie de la garantie, l’action lui est définitivement fermée — sauf à se retourner contre son assureur de responsabilité ; si elle en est exclue, l’assureur peut valablement exercer son recours, dans les conditions et limites que connaissait déjà son assuré.

Conditions d’exercice du recours contre le tiers

1. L’indifférence du fondement de la responsabilité

Dès lors que la personne visée est tiers au contrat, l’article L. 121-12 du Code des assurances ouvre le recours quelle que soit la source de responsabilité invoquée : contractuelle, délictuelle, quasi-délictuelle ou administrative. La Cour de cassation a posé en termes généraux que le recours subrogatoire institué par ce texte « s’exerce quel que soit le fondement de la responsabilité » (Cass. 1re civ., 10 juin 1997, n° 95-15.210). Il n’incombe donc pas à l’assureur de démontrer, au préalable, un « rôle causal fautif » selon les canons du droit commun pour être recevable à agir : il suffit d’établir que le fait du tiers a causé le dommage pour engager l’action, le fondement juridique étant débattu au fond.

Citation de jurisprudence

« Le recours subrogatoire, institué par l’article L. 121-12 du Code des assurances au profit de l’assureur qui a payé l’indemnité d’assurance, s’exerce quel que soit le fondement de la responsabilité. »Cass. 1re civ., 10 juin 1997, n° 95-15.210

La pratique en fournit des illustrations classiques : action contre le dépositaire tenu à restitution, action contre un sous-traitant — à la condition d’agir avec diligence —, action contre des personnes publiques selon les règles de la responsabilité administrative (défaut d’entretien, attroupements : CGCT, art. L. 2216-3), sous réserve des régimes spéciaux.

Cette indifférence du fondement ne doit pas être confondue avec une dispense de preuve quant à l’existence d’une dette de réparation : l’assureur reste tenu d’établir que le tiers est, à un titre ou à un autre, débiteur d’une obligation d’indemniser l’assuré. Simplement, il n’a pas à choisir, au seuil de la recevabilité, le terrain juridique de son action ; la diversité des fondements ouverts élargit l’assiette des recours possibles et permet à l’assureur de retenir, parmi plusieurs voies concurrentes, celle qui offre le délai le plus long ou le débiteur le plus solvable. L’exercice du recours peut d’ailleurs être préparé en amont : le subrogé qui sollicite une mesure d’instruction in futurum (CPC, art. 145), dans la perspective d’agir comme subrogé dans les droits de la victime, n’a pas, à ce stade, à justifier de l’indemnisation déjà versée (Cass. 1re civ., 28 mai 2026, n° 24-10.385) — la preuve du paiement, condition de fond du recours, n’étant exigée qu’au stade de l’action au fond, non à celui de la mesure probatoire qui la prépare.

2. Le régime spécial du vol et de l’automobile

Un régime particulier mérite toutefois d’être isolé : en matière de vol, la protection du possesseur de bonne foi (C. civ., art. 2276) interdit à l’assureur d’exercer une action en revendication sur le seul fondement de L. 121-12 lorsque le bien est retrouvé entre les mains d’un tiers de bonne foi (déjà Cass. 1re civ., 19 janv. 1994, n° 91-21.631). L’automobile connaît ici une correction par l’article L. 211-1, alinéa 3 : lorsque la garde ou la conduite du véhicule a été obtenue contre le gré du propriétaire, l’assureur, après indemnisation, est subrogé pour agir contre la personne responsable — typiquement le gardien ou le conducteur non autorisé —, indépendamment de toute revendication. La Cour de cassation a précisé le champ de ce recours spécifique, ouvert à l’encontre des conducteurs non autorisés auxquels se trouve étendue l’obligation légale d’assurance (Cass. 1re civ., 23 sept. 2003, n° 02-11.316). La preuve du vol ou de l’absence de consentement pèse sur l’assureur et se trouve facilitée en cas de poursuites pénales. Plus largement, par l’effet de la subrogation, l’assureur du conducteur d’un véhicule terrestre à moteur victime d’un accident est investi de l’ensemble des droits et actions dont son assuré disposait contre la personne tenue à réparation ou son assureur (Cass. 2e civ., 8 juin 2017, n° 15-20.550).

Le contentieux automobile recèle d’autres configurations où la qualité du défendeur, loin de fermer le recours, en commande au contraire l’exercice. Ainsi, le fait que l’élève conducteur soit traité comme un tiers indemnisable par l’assureur du véhicule de l’auto-école ne fait pas obstacle à ce que soit recherchée, sur le fondement des articles 1240 et 1346 du Code civil et L. 211-1 du Code des assurances, sa part de responsabilité dans la réalisation du dommage (Cass. 2e civ., 10 oct. 2024, n° 23-12.120). La subrogation se révèle ici l’instrument d’une juste répartition finale de la charge : après avoir indemnisé, l’assureur peut, par l’effet du transfert, faire peser sur celui dont le fait a concouru au dommage la fraction de réparation qui lui revient. C’est dire que le recours subrogatoire ne se borne pas à transporter une créance : il assure, en aval, que la dette de réparation pèse en définitive sur le patrimoine de celui que le droit désigne comme responsable.

3. La mesure du recours et le contentieux dommages-ouvrage

Quant à la mesure du recours, elle obéit à un double plafonnement, constant en jurisprudence : d’une part, les sommes effectivement versées par l’assureur (il n’est pas possible de recouvrer une « valeur à neuf » non payée) ; d’autre part, la dette du responsable envers l’assuré, l’assureur ne pouvant exiger plus que ce que le tiers devait à ce dernier. Ces deux limites ne sont pas redondantes : elles procèdent de deux logiques distinctes qu’il convient de bien dissocier. La première est inhérente au mécanisme subrogatoire lui-même, qui n’opère qu’à concurrence du paiement réalisé — nemo subrogat in plus quam solvit ; la seconde tient à ce que le subrogé recueille un droit qui n’est pas le sien, mais celui de l’assuré, dont il épouse exactement le contour. Le recours se trouve ainsi borné par le plus faible des deux montants : ce que l’assureur a déboursé, et ce que l’assuré aurait pu réclamer au responsable.

Code civil, article 1346-4 en vigueur

« La subrogation transmet à son bénéficiaire, dans la limite de ce qu’il a payé, la créance et ses accessoires, à l’exception des droits exclusivement attachés à la personne du créancier. Toutefois, le subrogé n’a droit qu’à l’intérêt légal à compter d’une mise en demeure, s’il n’a convenu avec le débiteur d’un nouvel intérêt. Ces intérêts sont garantis par les sûretés attachées à la créance, dans les limites, lorsqu’elles ont été constituées par des tiers, de leurs engagements initiaux s’ils ne consentent à s’obliger au-delà. »

Le texte fixe ainsi la mesure du transfert : la créance passe au subrogé « dans la limite de ce qu’il a payé ». L’assureur subrogé n’hérite donc pas de l’intégralité du droit de l’assuré, mais seulement de la portion couverte par son décaissement. Si l’indemnité versée est inférieure au préjudice — par le jeu d’une franchise, d’un plafond de garantie ou d’un découvert obligatoire —, l’assuré conserve, pour le surplus non indemnisé, son action propre contre le responsable, qu’il exerce concurremment avec son assureur. Le texte ajoute deux précisions notables : le subrogé n’a droit qu’à l’intérêt légal à compter d’une mise en demeure, et il recueille la créance avec ses accessoires — sûretés, privilèges, hypothèques —, à l’exception des seuls droits exclusivement attachés à la personne du créancier originaire.

Exemple chiffré. Un sinistre cause à l’assuré un préjudice évalué à 100 000 €. La police comporte une franchise de 10 000 € : l’assureur règle 90 000 €. Par l’effet de la subrogation, il ne peut réclamer au responsable que 90 000 € — le montant payé —, l’assuré conservant son action personnelle pour les 10 000 € restés à sa charge. Si, par surcroît, la responsabilité du tiers n’est retenue qu’à hauteur de 80 %, le recours de l’assureur se trouve doublement borné : il ne pourra obtenir que 72 000 € (80 % de 90 000 €), l’assiette du partage étant le préjudice de l’assuré, non l’indemnité d’assurance.

Le contentieux de la garantie dommages-ouvrage en offre une déclinaison fine. D’un côté, le recours de l’assureur dommages-ouvrage qui a indemnisé son assuré après s’être vu interdire, à titre de sanction du non-respect du délai légal de soixante jours, d’opposer un refus de garantie, n’est pas limité à la réparation des seuls désordres de nature décennale (Cass. 3e civ., 13 juill. 2016, n° 15-22.961). De l’autre, ce même recours ne peut excéder la somme à laquelle l’assuré pouvait prétendre au titre de la réparation des désordres décennaux, quand bien même l’assureur aurait été condamné, en raison du manquement à ses obligations légales, à payer davantage (Cass. 3e civ., 22 oct. 2014, n° 13-24.420). La conciliation de ces deux solutions, en apparence dissonante, révèle la cohérence du système : la sanction du retard frappe le rapport entre l’assureur et son assuré — elle élargit l’assiette de l’indemnisation due à ce dernier — mais elle ne saurait rejaillir sur le responsable, étranger à ce manquement, dont la dette demeure circonscrite au préjudice décennal. L’assureur défaillant supporte ainsi seul le surcoût né de sa propre carence : il indemnise au-delà du décennal, mais ne récupère que le décennal.

En présence d’un partage de responsabilité, l’opération s’effectue sur le préjudice de l’assuré et non sur l’indemnité d’assurance, ce qu’a encore rappelé le juge administratif (CE, 12 avr. 2023). La distinction est d’importance pratique : c’est le dommage subi par la victime, et lui seul, qui sert d’assiette au coefficient de responsabilité, le quantum de l’indemnité d’assurance — éventuellement supérieur ou inférieur — étant indifférent à ce stade.

4. La prescription et l’opposabilité des exceptions

L’exercice du recours est enfin enserré dans le temps. L’action récursoire de l’assureur subrogé se prescrit selon les mêmes règles que l’action dont disposait l’assuré contre le responsable : ainsi, l’action de l’assureur d’un constructeur, subrogé dans les droits de son assuré, contre l’assureur d’un autre constructeur, n’est pas prescrite tant que le délai de l’article 2224 du Code civil n’est pas expiré, la subrogation ne modifiant ni l’objet ni le régime temporel du droit transmis (Cass. 3e civ., 7 mars 2024, n° 22-20.555). Cette règle découle d’une vérité élémentaire du mécanisme : le subrogé reçoit la créance telle qu’elle est, avec son point de départ, sa durée et ses causes d’interruption ou de suspension déjà acquises. Il n’ouvre pas un délai nouveau qui courrait du jour de son paiement ; il s’inscrit dans le délai déjà engagé au profit de l’assuré. La subrogation est neutre sur le terrain temporel : elle change le titulaire de l’action, non son horloge.

Cass. 3e civ., 7 mars 2024, n° 22-20.555
Faits
L’assureur d’un constructeur, après avoir indemnisé son assuré et s’être trouvé subrogé dans ses droits, exerce une action récursoire contre l’assureur d’un autre constructeur coresponsable. La prescription de cette action est discutée.
Problème
Le délai de l’action récursoire de l’assureur subrogé doit-il se calculer selon les règles propres à l’action récursoire entre coresponsables, ou selon un régime distinct attaché à la qualité d’assureur ?
Solution
L’action récursoire d’un responsable contre l’assureur d’un coresponsable se prescrit selon les mêmes règles que l’action récursoire contre cet autre responsable ; l’action de l’assureur subrogé, qui en épouse le régime, n’est donc pas prescrite tant que le délai de l’article 2224 du Code civil n’a pas couru.
Portée
La subrogation transmet le droit dans son intégrité temporelle : le recours du subrogé suit le régime de prescription de l’action transmise, sans création d’un délai autonome.

Cette logique d’alignement temporel se prolonge, en aval, dans le recours du constructeur ou de son assureur contre le fournisseur : l’action en garantie des vices cachés exercée, après indemnisation, par l’entreprise ou son assureur subrogé tend à faire peser sur le fournisseur la dette de réparation, de sorte que sa prescription ne court qu’à compter de l’assignation en responsabilité délivrée au constructeur — ou, à défaut, de l’exécution de son obligation à réparation (Cass. 3e civ., 28 mai 2025, n° 23-18.781). Les incidences procédurales demeurent, de manière générale, alignées sur l’action de l’assuré : l’objet, la compétence et la prescription se calquent sur son droit propre ; l’assignation engagée par l’assuré dans le délai peut profiter au subrogé ; après paiement, l’assuré perd qualité pour la fraction indemnisée (sauf mandat), et l’assureur a tout intérêt à notifier la subrogation au débiteur afin d’en assurer l’opposabilité et de prévenir tout paiement ou compensation postérieurs (C. civ., art. 1346-5). On observera, du reste, que la qualité de subrogé peut être revendiquée par anticipation : le demandeur d’une mesure d’instruction in futurum sur le fondement de l’article 145 du Code de procédure civile n’a pas, à ce stade probatoire, à justifier de l’indemnisation de la victime, quand bien même il sollicite la mesure dans la perspective d’agir comme subrogé dans ses droits (Cass. 1re civ., 28 mai 2026, n° 24-10.385).

Cette identité de mesure se double d’une identité de régime sur le terrain des exceptions. Parce qu’il ne recueille que les droits de son assuré, sans plus, l’assureur subrogé s’expose à toutes les défenses que le tiers aurait pu opposer à ce dernier : le débiteur poursuivi par l’assureur peut lui opposer les mêmes exceptions et moyens de défense que ceux dont il disposait initialement contre l’assuré (Cass. 1re civ., 2 févr. 2022, n° 20-10.855). Le fondement de cette opposabilité est limpide : la subrogation n’est qu’une transmission, et nul ne peut transmettre à autrui plus de droits qu’il n’en détient lui-même — nemo plus juris ad alium transferre potest quam ipse habet. La créance ne se purifie pas en changeant de main ; elle passe au subrogé grevée des mêmes vices et assortie des mêmes faiblesses.

Le débiteur, poursuivi par un créancier subrogé dans les droits de son créancier originaire, peut opposer au créancier subrogé les mêmes exceptions et moyens de défense que ceux dont il aurait pu disposer initialement contre ce dernier (Cass. 1re civ., 2 févr. 2022, n° 20-10.855).

Clause limitative ou exclusive de responsabilité, exception d’inexécution, compensation, clause compromissoire, expiration d’un délai, vice affectant le titre : tout ce qui pouvait être opposé à l’assuré demeure opposable à son assureur. Il faut toutefois distinguer, dans ce concert d’exceptions, celles qui sont inhérentes à la dette transmise — qui suivent la créance et accompagnent donc le subrogé — de celles qui seraient purement personnelles au rapport noué entre l’assuré et l’assureur, et qui ne concernent pas le tiers débiteur. La subrogation transmet la créance avec ses forces, mais aussi avec ses faiblesses ; l’assureur ne saurait, par le détour du recours, se trouver dans une situation plus favorable que celle de son propre assuré.

En définitive, l’ouverture du recours subrogatoire dépend entièrement de la qualité de la personne visée. Lorsqu’elle bénéficie de la garantie d’assurance, elle ne peut en aucun cas être considérée comme un tiers et l’action de l’assureur est irrecevable. En revanche, si elle n’est pas couverte par la police, elle entre dans la catégorie des tiers débiteurs : l’assureur peut alors exercer son recours contre elle, mais uniquement dans les limites et aux conditions que connaissait déjà son assuré — et à la condition d’avoir su, en amont, conserver ce recours intact. Le recours subrogatoire de l’assureur apparaît ainsi pour ce qu’il est : non un droit nouveau né du paiement, mais le prolongement, entre des mains nouvelles, du droit même de l’assuré, qu’il épouse jusque dans ses limites et ses vulnérabilités.

Décisions citées 23

Chaque décision de la Cour de cassation mentionnée dans cette fiche, avec son lien officiel.

  1. CassationCass. 1re chambre civile, 5 mars 1991, n° 87-18.298consulter ↗
  2. CassationCass. chambre commerciale, 29 janvier 1991, n° 89-10.085consulter ↗
  3. RejetCass. 1re chambre civile, 19 janvier 1994, n° 91-21.631consulter ↗
  4. CassationCass. 1re chambre civile, 30 mai 1995, n° 92-14.285consulter ↗
  5. CassationCass. 1re chambre civile, 10 juin 1997, n° 95-15.210consulter ↗
  6. CassationCass. 3e chambre civile, 9 juillet 2003, n° 02-10.270consulter ↗
  7. RejetCass. 3e chambre civile, 17 décembre 2003, n° 00-15.006consulter ↗
  8. CassationCass. 1re chambre civile, 23 septembre 2003, n° 02-11.316consulter ↗
  9. CassationCass. 1re chambre civile, 8 octobre 2014, n° 13-24.546consulter ↗
  10. RejetCass. 3e chambre civile, 22 octobre 2014, n° 13-24.420consulter ↗
  11. RejetCass. 3e chambre civile, 13 juillet 2016, n° 15-22.961consulter ↗
  12. CassationCass. 2e chambre civile, 8 juin 2017, n° 15-20.550consulter ↗
  13. RejetCass. 3e chambre civile, 8 février 2018, n° 17-10.010consulter ↗
  14. CassationCass. chambre commerciale, 21 octobre 2020, n° 19-16.206consulter ↗
  15. CassationCass. 2e chambre civile, 17 décembre 2020, n° 18-24.103consulter ↗
  16. RejetCass. 1re chambre civile, 2 février 2022, n° 20-10.855consulter ↗
  17. CassationCass. 3e chambre civile, 25 mai 2022, n° 21-18.518consulter ↗
  18. CassationCass. 2e chambre civile, 31 mars 2022, n° 20-17.147consulter ↗
  19. CassationCass. 3e chambre civile, 4 juillet 2024, n° 23-12.376consulter ↗
  20. RejetCass. 3e chambre civile, 7 mars 2024, n° 22-20.555consulter ↗
  21. CassationCass. 2e chambre civile, 10 octobre 2024, n° 23-12.120consulter ↗
  22. CassationCass. 3e chambre civile, 28 mai 2025, n° 23-18.781consulter ↗
  23. RejetCass. 1re chambre civile, 28 mai 2026, n° 24-10.385consulter ↗

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