Droit de la preuveFiche juridique

La force probante de l’acte sous signature privée quant à sa date

Mis à jour le 3 juillet 202614 min de lecture496 lectures

Une date écrite à la main au bas d’un contrat n’est qu’une affirmation des parties — et rien n’est plus aisé que de la falsifier. Antidater une reconnaissance de dette pour la faire échapper à une saisie, postdater un bail pour le rendre opposable à l’acquéreur du local : la tentation est réelle, et le droit s’en méfie. Toute la difficulté de l’acte sous signature privée tient à ce que, contrairement à l’acte authentique, sa date n’a été ni constatée ni vérifiée par un officier public. Quelle foi, dès lors, lui accorder ?

La réponse du Code civil repose sur une distinction cardinale. Entre les parties, la date apposée sur l’acte fait foi — sous réserve de la preuve contraire. À l’égard des tiers, en revanche, elle ne vaut, par principe, rien : elle ne leur devient opposable que si elle a acquis un caractère certain par l’effet de l’un des trois événements limitativement énumérés par l’article 1377 du Code civil. Tout l’enjeu est là : protéger le commerce juridique sans livrer les tiers aux antidates de connivence.

Cet article expose successivement la force probante de la date entre les parties, puis le régime — principe, exception et limites — qui gouverne son opposabilité aux tiers, tel que l’a précisé une jurisprudence abondante sous l’empire de l’ancien article 1328 comme du nouvel article 1377 du Code civil.

Définition — Date certaine

Date d’un acte sous signature privée qui, par l’effet d’un événement objectif et extérieur à la volonté des parties — enregistrement de l’acte, décès de l’un des signataires, ou constatation de sa substance dans un acte authentique — devient incontestable et, partant, opposable aux tiers. À défaut, la date demeure une simple mention privée, dépourvue de force probante à l’égard de ceux qui ne sont pas parties à l’acte.

S’agissant de la force probante de l’acte sous signature privée quant à sa date, il convient de distinguer selon que l’on se place dans les rapports entre les parties ou dans les rapports avec les tiers.

I) Dans les rapports entre les parties

Bien que l’article 1377 du Code civil ne le dise pas expressément, dans les rapports entre les parties, la date apposée sur l’acte sous signature privée fait foi.

Toutefois, parce que cette date n’a pas été constatée, ni vérifiée par un officier public à l’instar des faits énoncés dans un acte authentique, elle ne fait foi que jusqu’à preuve du contraire, soit sans qu’il soit besoin pour la partie à laquelle l’acte est opposé de mettre en œuvre la procédure d’inscription en faux.

Pratiquement, il appartiendra à cette dernière de prouver que la date d’accomplissement de l’acte est erronée.

Pour ce faire, il lui faudra produire un écrit en matière civile, tandis que la preuve se fait par tout moyen en matière commerciale.

II) Dans les rapports avec les tiers

L’article 1377 du Code civil prévoit que « l’acte sous signature privée n’acquiert date certaine à l’égard des tiers que du jour où il a été enregistré, du jour de la mort d’un signataire, ou du jour où sa substance est constatée dans un acte authentique. »

Il ressort de cette disposition que la date figurant sur un acte sous signature privée n’est pourvue, par principe, d’aucune force probante à l’égard des tiers, sauf à acquérir un caractère certain.

A) Principe

En application de l’article 1377 du Code civil, la date apposée par les parties sur un acte sous signature privée ne produit aucun effet probatoire à l’égard des tiers, en ce sens qu’elle ne leur est pas opposable.

La raison en est qu’il est extrêmement aisé pour des parties qui seraient de connivence de falsifier un acte, ce qui peut avoir pour conséquence de nuire aux tiers — qu’il s’agisse de l’antidater ou de le postdater pour porter atteinte à leurs droits.

C’est la raison pour laquelle le législateur a estimé qu’il y avait lieu de ne conférer, par principe, aucune force probante à la date mentionnée dans un acte sous signature privée. Il s’agit là d’une règle qui vise à protéger les tiers contre la fraude éventuelle des parties.

Sous l’empire du droit antérieur, l’ancien article 1328 du Code civil exprimait ce principe de façon plus explicite que l’article 1377 puisqu’il disposait que « les actes sous seing privé n’ont de date contre les tiers que du jour où ils ont été enregistrés, du jour de la mort de celui ou de l’un de ceux qui les ont souscrits, ou du jour où leur substance est constatée dans les actes dressés par des officiers publics, tels que procès-verbaux de scellé ou d’inventaire ».

Il ressortait ainsi clairement de ce texte que faute de remplir les conditions exigées par la loi, l’acte sous signature privée était réputé n’avoir aucune date contre les tiers. C’était le principe du tout ou rien.

L’introduction de la notion de date certaine par l’ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016 n’est pas sans avoir interrogé sur le maintien de ce principe.

En effet, faut-il comprendre que par opposition à la notion de date certaine, il existerait des dates non certaines qui, parce qu’elles sont reconnues en tant que date, pourraient jouer contre les tiers ?

À l’analyse, il n’en est rien : dans le rapport au Président de la République accompagnant l’ordonnance du 10 février 2016, le législateur a souligné que l’article 1377 avait vocation à reconduire la règle énoncée à l’ancien article 1328 du Code civil, mais en la « modernisant ».

B) Exception

Si, par principe, la date figurant sur un acte sous signature privée n’est pourvue d’aucune force probante à l’égard des tiers, par exception il est admis qu’elle puisse leur être opposable lorsqu’elle répond aux conditions faisant d’elle une date certaine.

La question qui alors se pose est double :

  • Quelles sont les circonstances dans lesquelles la date apposée sur un acte sous signature privée devient certaine ?
  • Lorsque cet acte acquiert date certaine, à quels tiers est-elle opposable ?

Tandis que la réponse à la première question se trouve dans la loi, la réponse à la seconde a été apportée par la jurisprudence.

1) Les circonstances d’acquisition de la date certaine

Elles sont au nombre de trois :

  • L’enregistrement de l’acte
    • Il s’agira ici de faire enregistrer l’acte auprès des services de l’administration fiscale.
    • L’enregistrement de l’acte est alors soumis aux droits d’enregistrement (art. 662, 2° CGI) dans les conditions de droit commun.
    • L’acte acquerra date certaine à compter du jour de l’enregistrement, soit postérieurement à son établissement.
  • La mort de l’un des signataires
    • Cette circonstance a pour effet de conférer une date certaine à l’acte, à compter de sa survenance.
    • La règle se justifie pour une raison simple : dès lors que l’acte est valablement signé, il est très probable qu’il existait déjà au jour de la mort de l’un des signataires.
    • Il n’y a donc pas lieu de douter de sa date, à tout le moins à compter du jour du décès de l’un des signataires.
    • Dans un arrêt du 25 octobre 1968, la Cour de cassation a précisé qu’il pouvait s’agir, tant de la mort d’une partie, que de la mort d’un témoin, pourvu que sa signature figure sur l’acte (Cass. 3e civ. 25 oct. 1968).
  • La constatation de la substance de l’acte dans un acte authentique
    • Cette situation correspond à l’hypothèse où le contenu de l’acte sous signature privée est énoncé dans un acte authentique.
    • Parce que cette énonciation est réalisée par un officier public, il est admis que la date de l’acte authentique vaudra date certaine pour l’acte sous signature privée.

La Cour de cassation a eu l’occasion de préciser à plusieurs reprises que la liste des circonstances dans lesquelles un acte sous signature privée acquiert date certaine était limitative : il ne peut y avoir date certaine que si est remplie l’une des trois conditions limitativement énumérées par le texte, à l’exclusion de tout autre mode de preuve de l’antériorité (V. en ce sens Cass. 1ère civ. 4 févr. 1986, n°84-03.038).

Exemple

Un propriétaire consent verbalement, puis confirme par un acte sous signature privée daté du 1er mars, un bail commercial à un locataire. Le 1er juin, il vend les murs à un acquéreur. Si l’acte de bail n’a été ni enregistré, ni constaté dans un acte authentique avant la vente, sa date du 1er mars n’est pas opposable à l’acquéreur : à l’égard de ce tiers, le bail est réputé n’avoir aucune date certaine antérieure à la cession — l’acquéreur pourra, en principe, agir en expulsion. La solution s’inverserait si le bail avait été enregistré le 15 mars : sa date serait alors devenue certaine, et donc opposable à l’acquéreur du 1er juin.

2) Les tiers auxquels la date certaine est opposable

En application de l’article 1377 du Code civil, si la date figurant sur l’acte fait foi entre les parties, elle est en revanche inopposable aux tiers, sauf à avoir acquis date certaine.

La question qui alors se pose est de savoir ce que l’on doit entendre par tiers.

Cette question n’est pas sans avoir donné lieu à un abondant contentieux en jurisprudence.

Au sens large, la catégorie des tiers est constituée par toutes les personnes qui ne sont pas parties à l’acte.

Selon la formule latine consacrée, il s’agit des « penitus extranei », soit les personnes totalement étrangères au contrat.

Il n’est toutefois pas toujours aisé de distinguer la partie du tiers, et il est bien des personnes intermédiaires entre les deux.

Aussi, entre les parties à l’acte et les penitus extranei, est-il un certain nombre de personnes qui oscillent entre ces deux extrêmes.

Tantôt la jurisprudence les assimile à des parties, tantôt elle leur attribue le statut de tiers.

a) Les personnes exclues de la catégorie des tiers

Au nombre des personnes qui ne sont pas parties à l’acte mais que la jurisprudence a exclues de la catégorie des tiers, figurent : les héritiers et légataires universels et à titre universel, les créanciers chirographaires ou encore les créanciers saisissants.

  • Les héritiers et légataires universels et à titre universel
    • Il est constant en jurisprudence que les héritiers et légataires universels et à titre universel sont assimilés aux parties elles-mêmes.
    • Dans la mesure où ces derniers ont vocation à recueillir dans leur patrimoine les droits et obligations des parties, la date figurant sur l’acte sous signature privée est assortie de la même force probante à leur égard que celle reconnue à l’égard des contractants eux-mêmes (Cass. 3e civ. 18 déc. 2002, n°00-19.371).
    • Cette solution est logique : on comprendrait mal qu’un ayant cause universel ou à titre universel puisse se soustraire à la force probante de la date mentionnée sur un acte sous signature privée, alors même qu’il est censé continuer la personne de la partie dont il hérite.
    • À ce titre, il doit être soumis aux mêmes effets juridiques que cette dernière.
  • Les créanciers chirographaires
    • Il est admis de longue date en jurisprudence que ne doivent pas non plus être regardés comme des tiers les créanciers chirographaires, au motif que leur situation ne serait pas très éloignée de celle des ayants cause universels ou à titre universel, en ce sens qu’ils entretiennent un lien étroit avec le patrimoine de leur débiteur.
    • En effet, ces derniers présentent la particularité d’avoir contracté avec leur débiteur en considération de son seul patrimoine, sur lequel ils exercent un droit de gage général.
    • Or ce patrimoine peut connaître des fluctuations résultant notamment des actes sous signature privée passés par le débiteur.
    • En traitant avec lui, malgré la faiblesse de la garantie procurée par le droit de gage général, le créancier chirographaire a donc accepté en quelque sorte le risque lié aux actes accomplis par son débiteur.
    • D’où la position adoptée par la Cour de cassation, aux termes de laquelle elle estime que la date apposée sur un acte sous signature privée est opposable aux créanciers chirographaires.
    • Dans un arrêt du 16 mai 1972, la Première chambre civile a jugé en ce sens que « les créanciers chirographaires agissant en cette qualité doivent être considérés comme des ayants-cause universels de leur débiteur et non comme des tiers » (Cass. 1ère civ. 16 mai 1972, n°70-13.553).
  • Les créanciers saisissants
    • La Cour de cassation a eu l’occasion de juger à plusieurs reprises que le créancier pratiquant une saisie-attribution devait, en cette qualité, être assimilé à une partie.
    • La raison en est que, en saisissant une créance entre les mains d’un tiers, au fond, il ne fait qu’exercer un droit en lieu et place de son débiteur (V. en ce sens Cass. civ., 11 févr. 1946).

À l’analyse, les solutions retenues par la jurisprudence ont été guidées par la finalité de l’ancien article 1328 du Code civil, devenu l’article 1377 : la protection des tiers.

Le régime de la date certaine se justifie en effet parce que le droit de celui qui l’invoque serait atteint si l’antériorité de l’écrit litigieux était admise.

Si donc les règles gouvernant la date certaine ont pour finalité la protection des tiers contre les agissements frauduleux des parties, seules les personnes susceptibles de subir un préjudice peuvent endosser la qualification de tiers et donc se prévaloir de l’inopposabilité de la date figurant sur l’acte sous signature privée.

Afin d’identifier les personnes relevant de la catégorie des tiers au sens de l’article 1377 du Code civil, il convient alors de déterminer si le droit qu’elles invoquent leur est propre ou si ce droit entretient un lien de dépendance avec la situation juridique de la partie à l’acte.

Toute la question est alors de savoir si le degré d’autonomie du droit invoqué est suffisant.

b) Les personnes relevant de la catégorie des tiers

Au nombre des personnes qui relèvent de la catégorie des tiers, on compte notamment les ayants cause à titre particulier et les créanciers justifiant d’un droit propre.

  • Les ayants cause à titre particulier
    • Doivent être considérés comme des tiers au sens de l’article 1377 du Code civil les ayants cause à titre particulier des parties, soit ceux qui ont acquis un ou plusieurs droits déterminés sans être tenus aux dettes qui s’y attachent (Cass. civ., 5 mars 1951).
    • Tel est le cas de l’acheteur, du donataire, du locataire ou encore du cessionnaire.
    • La raison en est que la date apposée sur l’acte sous signature privée est susceptible de leur causer un préjudice, à tout le moins de leur nuire.
    • Ainsi, la date figurant sur un contrat de bail conclu par voie d’acte sous signature privée n’est pas opposable à l’acquéreur du local donné à bail.
  • Les créanciers justifiant d’un droit propre
    • Les créanciers justifiant d’un droit propre endossent le statut de tiers au sens de l’article 1377 du Code civil.
    • Tel est le cas d’un créancier qui exerce l’action paulienne contre une partie à l’acte, dans la mesure où cette action appartient au seul créancier et non au débiteur (art. 1341-2 C. civ.).
    • Dans un arrêt du 23 novembre 2006, la Cour de cassation a également reconnu le statut de tiers au créancier pratiquant une saisie-exécution sur les biens d’une des parties à l’acte (Cass. 2e civ. 23 nov. 2006, n°05-13.367).
    • Il en résulte que tous les actes accomplis par le débiteur sur les biens saisis seront inopposables au créancier.

C) Limites

L’inopposabilité de la date connaît une limite décisive, qui tient à la connaissance personnelle que le tiers peut avoir de l’acte. La Cour de cassation juge en effet à plusieurs reprises que la seule connaissance, par le tiers, de l’existence de l’acte litigieux le prive de la faculté de se prévaloir de l’inopposabilité de la date apposée sur celui-ci.

Arrêt marquant — Cass. 3e civ. 20 juill. 1989, n° 88-13.413
Faits
L’acquéreur d’un local à usage commercial demande l’expulsion du locataire en place, dont le titre — un bail verbal — n’avait pas, selon lui, date certaine antérieure à la vente. La cour d’appel fait droit à la demande et prononce l’expulsion en raison de l’absence de date certaine du bail.
Problème
L’acquéreur peut-il se prévaloir de l’absence de date certaine du bail, et donc en obtenir l’inopposabilité, lorsqu’il avait pu connaître l’existence de ce bail antérieurement à la vente ?
Solution
Non. Ne donne pas de base légale à sa décision la cour d’appel qui prononce l’expulsion sans rechercher si la connaissance que l’acquéreur avait pu avoir de l’existence du bail verbal était ou non antérieure à la vente. La protection attachée à l’inopposabilité de la date suppose l’ignorance du tiers.
Portée
La connaissance de l’acte neutralise le bénéfice de l’article 1377 (anc. 1328) : le tiers averti ne peut plus exciper de l’absence de date certaine. La protection cesse là où cesse l’ignorance.

Cette position est logique dans la mesure où l’article 1377 du Code civil vise à protéger les tiers.

Aussi, dès lors que l’acte est connu, cette règle n’a plus lieu de s’appliquer, le tiers pouvant difficilement arguer qu’il ignorait l’éventuelle falsification de la date figurant sur l’acte.

Dans un arrêt du 18 juin 1991, la Cour de cassation a ainsi censuré une cour d’appel qui avait reconnu la qualité de tiers à un couple d’époux sans rechercher s’ils n’avaient pas eu connaissance des conditions dans lesquelles l’acte litigieux — au cas particulier un mandat — avait été négocié (Cass. com. 18 juin 1991, n°90-10.755).

“`

**Transformations apportées** (sujet, citations et plan conservés à l’identique) :
– **Sommaire cliquable** en tête, ancres posées sur les 6 titres.
– **Chapeau autonome** (3 §) recentré sur l’enjeu de la date probante — l’intro originale « S’agissant de… » est conservée juste après, en transition.
– **`gd-def`** : la date certaine.
– **`gd-ex`** : exemple chiffré bail/acquéreur, juridiquement exact, illustrant l’inopposabilité et son inversion par enregistrement.
– **`gd-fiche`** : arrêt n° 88-13.413 (le plus marquant — la limite de la connaissance), construite sur son sens réel.
– Notes de bas de page éditoriales `[6] [7] [8]` et formules « un auteur souligne », « des auteurs » **supprimées** (interdit mentions doctrinales) ; leur substance utile a été réintégrée en texte courant. **Aucun arrêt ajouté.**

Décisions citées 6

Chaque décision de la Cour de cassation mentionnée dans cette fiche, avec son lien officiel.

  1. RejetCass. 1re chambre civile, 16 mai 1972, n° 70-13.553consulter ↗
  2. RejetCass. 1re chambre civile, 4 février 1986, n° 84-03.038consulter ↗
  3. CassationCass. 3e chambre civile, 20 juillet 1989, n° 88-13.413consulter ↗
  4. CassationCass. chambre commerciale, 18 juin 1991, n° 90-10.755consulter ↗
  5. CassationCass. 3e chambre civile, 18 décembre 2002, n° 00-19.371consulter ↗
  6. RejetCass. 2e chambre civile, 23 novembre 2006, n° 05-13.367consulter ↗

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *