Maître VACCARO
Avocat spécialisé en droit du travail
Abandon de poste : comment résister ?
Un salarié veut quitter son emploi sans renoncer aux allocations chômage — auxquelles la démission n’ouvre pas droit. Il sollicite une rupture conventionnelle ; l’employeur, qui n’est nullement demandeur du départ, la refuse. Surgit alors une stratégie devenue banale : déserter son poste pour contraindre l’entreprise à constater l’absence et à licencier, le licenciement — fût-il pour faute grave — préservant, lui, le bénéfice de l’assurance chômage. L’employeur se trouve désarmé, vivant la scène comme un renversement du lien de subordination.
L’enjeu est concret : la désorganisation est brutale, le préavis impossible à exécuter, et toute réaction maladroite expose l’employeur à se voir reprocher une exécution déloyale du contrat. La question n’est donc pas de savoir s’il faut céder, mais comment tenir une position juridiquement défendable — du refus légitime de la rupture conventionnelle jusqu’à l’éventuelle qualification de faute lourde, seule porte ouvrant à l’employeur un droit à indemnisation.
Absence prolongée et injustifiée du salarié, qui cesse de se présenter sur son lieu de travail sans motif légitime ni autorisation, tout en s’abstenant de rompre lui-même le contrat. Juridiquement, ce n’est ni une démission — qui suppose une volonté claire et non équivoque de rompre — ni, en soi, une rupture : c’est une inexécution qui place la balle dans le camp de l’employeur.
I) Il est légitime pour l’une des parties de refuser la rupture conventionnelle :
Il peut paraître curieux de rappeler qu’il est légitime de refuser une rupture conventionnelle pour l’une ou l’autre des parties et dans le cas de figure qui nous intéresse pour l’employeur, contrairement à ce que certains pourraient penser.
En effet, la rupture conventionnelle est un contrat et l’une des conditions essentielles de validité de ce dernier est la liberté du consentement, aucune partie ne devant être forcée à accepter.
Un vice du consentement notamment au titre d’une pression qui pourrait s’assimiler à une violence est susceptible d’ailleurs de permettre dans le délai de recours de la loi (un an à compter de l’homologation) de solliciter du Juge la nullité de la rupture conventionnelle.
Il est donc possible et légitime de refuser la rupture conventionnelle demandée par le salarié, si telle est la volonté de l’employeur dans ce cas de figure.
La Cour de cassation a d’ailleurs admis qu’un salarié qui exerce des pressions pour obtenir la rupture de son contrat de travail de la part de son employeur commet une faute grave (Cass. soc., 19 mars 2014, n° 12-28.822).
- Faits
- Un salarié déploie des pressions sur son employeur afin d’obtenir la rupture de son contrat de travail, plutôt que d’assumer lui-même une démission.
- Problème
- De telles pressions exercées pour forcer la rupture caractérisent-elles une faute justifiant le licenciement ?
- Solution
- La Cour de cassation retient que le salarié qui exerce de telles pressions pour obtenir de son employeur la rupture de son contrat commet une faute grave.
- Portée
- L’arrêt déplace le centre de gravité : ce n’est pas le refus de l’employeur qui est fautif, mais la manœuvre du salarié pour lui extorquer la rupture. Précieux appui pour l’employeur confronté à une stratégie de contrainte au départ.
Reste à savoir si dans les faits, la position de principe de l’employeur de refus ne va pas l’entraîner dans des conséquences plus préjudiciables encore que la rupture financée (indemnité de rupture conventionnelle obligatoire), lorsque le salarié ne démissionnera pas contrairement à la logique de la situation (refus de rupture conventionnelle à la demande du salarié qui veut quitter son emploi, laquelle devrait provoquer alors la démission du salarié).
En effet, dans la mesure où le salarié recherche à la fois la liberté de quitter son emploi mais également les indemnités Pôle Emploi, des stratégies pour forcer la main de l’employeur dans le sens d’une rupture sont susceptibles d’intervenir et deviennent de plus en plus fréquentes dans cette hypothèse.
II) L’abandon de poste : comment forcer son employeur à licencier :
La méthode la plus couramment utilisée en pratique consiste pour le salarié à abandonner son poste pour forcer l’employeur à constater cet abandon et à licencier certes pour faute grave, mais avec le bénéfice de Pôle Emploi ensuite.
Dans cette hypothèse, l’employeur est censé mettre en demeure le salarié de reprendre son emploi ou de justifier d’un motif légitime d’absence et à défaut d’obtempérer, le salarié est en principe l’objet d’une convocation à entretien préalable à un éventuel licenciement qui donnera lieu à la notification d’un licenciement pour faute grave, le préavis par définition même ne pouvant pas être exécuté compte tenu de l’absence du salarié.
III) Comment lutter pour l’employeur contre une telle stratégie ?
Il est en premier lieu envisageable de maintenir le salarié en absence injustifiée sans rémunération même si cette situation est difficilement tenable à terme.
En effet, c’est sur le fondement du principe de l’exception d’inexécution (« non adimpleti contractus » pour les initiés en droit des contrats) que l’une des parties peut retenir son engagement (paiement du salaire) à compter du moment où l’autre n’accomplit pas le sien (le travail).
Le problème est qu’il reste interdit de se faire justice à soi-même — nul ne peut se faire justice à soi-même — et que si la situation reste bloquée, le recours au Juge est nécessaire pour trancher les conséquences de la situation.
En droit du travail qui constitue un droit spécial des contrats, une telle position de l’employeur peut assez rapidement dégénérer en abus de droit au sens de l’article L. 1222-1 du Code du travail, aux termes duquel « Le contrat de travail s’exécute de bonne foi ».
Rapidement donc l’employeur devra saisir le Juge, les solutions sans jurisprudence à l’heure actuelle étant très incertaines, l’employeur n’ayant en principe pas la possibilité de demander la résiliation judiciaire du contrat aux torts du salarié, puisqu’il détient le pouvoir de licencier.
Une autre solution consiste à dénoncer le procédé dans le cadre de la lettre de mise en demeure adressée au salarié d’avoir à reprendre son travail ou de justifier son absence en invoquant d’ores et déjà les préjudices causés à l’entreprise : brusque désorganisation, exécution déloyale du contrat de travail par le salarié, préjudices économiques divers.
Par la suite, en cas de maintien de sa position par le salarié et d’absence de démission qui emporterait alors l’exécution d’un préavis, l’employeur peut envisager la rupture pour faute lourde du contrat de travail et non plus simplement pour faute grave, car le comportement du salarié s’assimile à l’intention de nuire, cette position étant éclairée par le contenu de la mise en demeure évoquée ci-avant.
Dans cette hypothèse et après convocation, le licenciement notifié pour faute lourde pourrait s’accompagner d’une demande d’indemnisation de la part de l’employeur à l’égard du salarié tant au titre de l’absence d’un préavis pourtant dû en cas de démission qui constituerait la véritable situation juridique (cette indemnisation pourrait être du montant du salaire qu’aurait touché le salarié durant cette période), qu’au titre des préjudices économiques et moraux subis par l’employeur (abandon d’une mission en cours et difficulté avec le client, etc.).
Il est rappelé que la seule hypothèse où l’employeur est habilité à demander des indemnités au salarié est précisément celle de la faute lourde.
Un salarié rémunéré 2 500 € bruts par mois, dont le contrat prévoit un préavis de deux mois, abandonne son poste après le refus d’une rupture conventionnelle, malgré une mise en demeure restée vaine. Si la faute lourde — c’est-à-dire l’intention de nuire — est retenue, l’employeur peut réclamer, au titre du préavis qui aurait été exécuté en cas de démission, une somme de l’ordre de 5 000 € (2 × 2 500 €), à laquelle peuvent s’ajouter les préjudices économiques et moraux distincts effectivement démontrés. À l’inverse, la simple faute grave n’ouvre à l’employeur aucun droit à indemnisation : c’est tout l’enjeu de la qualification.
Dans cette hypothèse, l’employeur pourrait avec une chance très raisonnable de succès envisager de saisir la juridiction prud’homale pour obtenir l’indemnisation de son préjudice.
Précision d’actualité. — Le rapport de force décrit ci-dessus a été modifié par le législateur : depuis l’insertion de l’article L. 1237-1-1 dans le Code du travail, le salarié qui a volontairement abandonné son poste et ne le reprend pas après une mise en demeure de l’employeur, dans le délai fixé par voie réglementaire, est présumé démissionnaire. L’employeur dispose ainsi d’un outil supplémentaire pour requalifier l’abandon en départ volontaire — la stratégie consistant à provoquer un licenciement ouvrant droit au chômage perdant alors une large part de son efficacité.
Décisions citées 1
Chaque décision de la Cour de cassation mentionnée dans cette fiche, avec son lien officiel.
- RejetCass. chambre sociale, 19 mars 2014, n° 12-28.822consulter ↗
