Parce qu’elle n’est ni écrite ni présumée connue du juge, la coutume occupe une place singulière dans la théorie générale de l’objet de la preuve : norme de droit objectif par sa nature, elle se rapproche du fait par son régime, en ce qu’il revient à celui qui l’invoque d’en établir l’existence et le contenu. C’est cette tension — une règle qui doit pourtant se prouver — qui commande l’ensemble du traitement probatoire réservé à l’usage et à la coutume, et qui justifie qu’on en isole l’étude au sein d’un ensemble consacré, plus largement, à ce dont la preuve doit être rapportée.
À l’instar de la loi étrangère, le juge n’est pas censé connaître tous les usages et coutumes auxquels les justiciables sont susceptibles de se soumettre. Le principe jura novit curia — selon lequel le juge connaît le droit et l’applique d’office — connaît ici une limite naturelle : la règle coutumière, par hypothèse non écrite et ancrée dans une pratique particulière, échappe à la présomption de connaissance qui s’attache à la loi de l’État. Il en résulte un régime probatoire spécifique, qui emprunte davantage au traitement du fait qu’à celui de la règle de droit.
Pour mémoire, la coutume se définit comme une « norme de droit objectif fondée sur une tradition populaire (consensus utentium) qui prête à une pratique constante, un caractère juridiquement contraignant ». Elle se distingue, à cet égard, du simple usage conventionnel, lequel ne tire sa force que de la volonté présumée des parties ; mais l’un et l’autre partagent, sur le terrain de la preuve, un régime largement commun lorsqu’il s’agit d’en établir l’existence et le contenu devant le juge.
Lorsqu’une partie à un procès se prévaut de l’application d’une coutume, immédiatement se pose la question de la preuve de l’existence et du contenu de la règle invoquée. Deux interrogations doivent dès lors être successivement résolues : à qui incombe la charge de cette preuve, et par quels moyens peut-elle être rapportée ? Une troisième question, relative à l’office respectif des juges du fond et de la Cour de cassation, en commande le dénouement.
I) La charge de la preuve de la coutume
Très tôt, la jurisprudence a posé que la preuve de la coutume devait être rapportée par la partie qui en réclame l’application (V. par exemple Cass. soc. 11 juin 1987, n°84-43.059CassationS'il appartient à un cadre employé depuis moins de six mois dans l'entreprise de prouver qu'en vertu d'un usage ou d'une convention particulière, il peut prétendre au bénéfice d'un préavis, il incombe en revanche au juge de rechercher si au regard de l'activité principale de l'entreprise, celle-ci entre dans le champ d'application de la convention collective dont se prévaut l'intéressé à l'appui de sa demande en paiement d'une indemnité compensatrice.Sommaire d'origine, base Judilibre — texte non retouchéConsulter sur courdecassation.fr ↗). La règle se déduit du principe général gouvernant la charge probatoire, aujourd’hui codifié à l’article 1353 du Code civil, suivant lequel celui qui réclame l’exécution d’une obligation doit la prouver. Celui qui entend faire produire effet à une règle coutumière supporte donc le risque de l’absence de preuve : faute d’établir la pratique invoquée, il succombe, exactement comme le demandeur qui n’établit pas le fait au soutien de sa prétention.
L’assemblée plénière a confirmé cette solution dans un arrêt du 26 février 1988 (Cass. ass. plén. 26 févr. 1988, n°85-40.034CassationViole l'article 1315 du Code civil, la cour d'appel qui, pour condamner un employeur à verser à un représentant de commerce des commissions pour des marchés conclus avec des administrations sur appel d'offres, relève que le contrat de représentation n'excluait aucun produit de la société, aucune modalité de contrat avec les clients et aucun circuit de vente, et ne distinguait pas, pour le paiement des commissions, entre les affaires traitées directement ou en dehors du représentant, alors qu'il incombait à ce dernier d'établir qu'il existait un accord ou un usage en vertu duquel les marchés sur appel d'offres ouvraient droit à commission.Sommaire d'origine, base Judilibre — texte non retouchéConsulter sur courdecassation.fr ↗). La portée de cette confirmation, émanant de la formation la plus solennelle de la Cour de cassation, tient à ce qu’elle rattache fermement l’usage à l’exigence probatoire de l’article 1315 ancien du Code civil — devenu l’article 1353 : il ne suffit pas d’affirmer l’existence d’une pratique, encore faut-il en administrer la preuve. La cassation y est précisément prononcée pour avoir reconnu un droit fondé sur un usage dont l’existence n’avait pas été établie par celui qui s’en prévalait.
- Faits
- Un représentant de commerce réclamait à son employeur des commissions au titre de marchés conclus avec des administrations sur appel d’offres, en se prévalant de la généralité des stipulations de son contrat de représentation, lequel n’excluait aucun produit, aucune modalité ni aucun circuit de vente.
- Problème
- La partie qui invoque un droit puisé dans une pratique ou un usage est-elle dispensée d’en rapporter la preuve, et peut-elle se borner à exciper du silence du contrat ?
- Solution
- Viole l’article 1315 du Code civil la cour d’appel qui condamne l’employeur sans constater l’existence, dûment prouvée, de l’usage ou de la convention particulière fondant la prétention : la charge de la preuve pèse sur celui qui réclame l’application de la règle.
- Portée
- L’arrêt consacre solennellement que la coutume ou l’usage, traité comme un fait, doit être établi par la partie qui l’invoque ; le silence du contrat ne supplée jamais cette preuve.
Cette répartition de la charge probatoire connaît néanmoins des aménagements lorsqu’il s’agit non plus d’une coutume isolée, mais d’un corps de règles structuré tel qu’une convention collective. La chambre sociale a ainsi jugé que, s’il appartient au salarié de prouver l’usage ou la convention particulière dont il entend bénéficier, il incombe en revanche au juge de rechercher si, au regard de son activité principale, l’entreprise entre dans le champ d’application de la convention collective invoquée (Cass. soc. 11 juin 1987, n°84-43.059CassationS'il appartient à un cadre employé depuis moins de six mois dans l'entreprise de prouver qu'en vertu d'un usage ou d'une convention particulière, il peut prétendre au bénéfice d'un préavis, il incombe en revanche au juge de rechercher si au regard de l'activité principale de l'entreprise, celle-ci entre dans le champ d'application de la convention collective dont se prévaut l'intéressé à l'appui de sa demande en paiement d'une indemnité compensatrice.Sommaire d'origine, base Judilibre — texte non retouchéConsulter sur courdecassation.fr ↗). La distinction est nette : la preuve de l’existence de la pratique pèse sur la partie qui s’en prévaut, mais la détermination du domaine d’application d’une norme conventionnelle ressortit à l’office du juge.
II) La liberté de la preuve de la coutume
Parce que la coutume est traitée comme un fait, elle peut être prouvée par tous moyens. Cette conséquence est capitale : elle soustrait la coutume à l’exigence de preuve littérale qui gouverne la démonstration des actes juridiques. L’article 1359 du Code civil — qui réserve à l’écrit la preuve des actes juridiques portant sur une somme ou une valeur excédant un seuil fixé par décret — demeure étranger à la matière coutumière. La règle invoquée n’est pas un acte de volonté soumis au formalisme probatoire ; elle est une donnée objective dont l’existence relève du fait, lequel se prouve librement, par témoignages, présomptions, attestations ou tout autre élément.
Ainsi, les usages professionnels pourront, par exemple, être établis au moyen d’attestations délivrées par des Chambres de commerce, des Chambres des métiers ou encore des associations de professionnels (V. en ce sens Cass. com. 9 janv. 2001, n°97-22.668RejetEn l'état de constatations selon lesquelles les parties à un contrat étaient des professionnels exerçant dans le même secteur d'activité, justifie légalement sa décision au regard des articles 1134 et 1135 du Code civil une cour d'appel qui, après avoir relevé qu'un usage établi par les attestations d'une chambre des métiers laisse la propriété d'un outil conçu spécialement à son fabricant, retient que le maître de l'ouvrage ne peut se prévaloir de sa propriété.Sommaire d'origine, base Judilibre — texte non retouchéConsulter sur courdecassation.fr ↗ ; Cass. com. 12 déc. 1973, n°72-12.979CassationLes juges du fond repondent aux conclusions demandant le sursis a statuer par application de la regle "le criminel tient le civil en l'etat", en relevant qu'il n'y avait eu qu'une simple plainte adressee au procureur de la republique.Sommaire d'origine, base Judilibre — texte non retouchéConsulter sur courdecassation.fr ↗). De tels organismes, qui rassemblent et codifient les pratiques de leur secteur, constituent une source privilégiée d’information : l’attestation qu’ils délivrent — souvent désignée sous le nom de parère — fait foi de l’existence et de la teneur de l’usage, à charge pour le juge d’en apprécier souverainement la valeur probante.
L’illustration de l’arrêt du 9 janvier 2001 est topique : la pratique en cause y opposait deux professionnels exerçant dans le même secteur d’activité, et c’est l’attestation d’une chambre des métiers qui a permis d’en établir l’existence. La preuve de l’usage emprunte ainsi des canaux institutionnels qui en garantissent l’objectivité, sans pour autant lier le juge, lequel demeure maître de l’appréciation des éléments produits.
III) L’appréciation souveraine des juges du fond et le contrôle de la Cour de cassation
Dans un arrêt du 6 janvier 1987, la Cour de cassation a précisé « qu’il n’appartient pas à la Cour de Cassation de contrôler l’existence et l’application des principes et usages du commerce international » (Cass. 1ère civ. 6 janv. 1987, n°84-17.274RejetSi la mission de la cour d'appel, saisie en vertu des articles 1502 et 1504 du nouveau Code de procédure civile, est limitée à l'examen des vices énumérés par ces textes, aucune limitation n'est apportée à son pouvoir de rechercher en droit et en fait tous les éléments concernant les vices en question. Les juges peuvent ainsi interpréter le contrat pour apprécier eux-mêmes si l'arbitre a statué sans convention d'arbitrage.Sommaire d'origine, base Judilibre — texte non retouchéConsulter sur courdecassation.fr ↗). Cette solution s’explique par la nature même de la coutume : dès lors qu’elle est assimilée à un fait, son établissement échappe au contrôle de la Cour régulatrice, dont la mission se cantonne à la censure des erreurs de droit. La Cour distingue ainsi son office, limité en l’espèce à l’examen des vices énumérés par les articles 1502 et 1504 du nouveau Code de procédure civile, de celui des juges du fond, auxquels nulle limitation n’est apportée dans la recherche, en droit et en fait, des éléments de la cause.
C’est donc aux seuls juges du fond qu’il revient d’apprécier souverainement l’existence et le contenu de la coutume invoquée par une partie. Cette souveraineté n’est cependant pas sans contrepartie : si la Cour de cassation s’abstient de vérifier la réalité matérielle de l’usage, elle conserve le pouvoir de censurer la dénaturation des documents qui l’établissent, ainsi que l’insuffisance ou la contradiction de motifs. Le contrôle abandonné porte sur l’existence du fait coutumier ; il subsiste sur la rigueur du raisonnement qui en tire les conséquences de droit. La ligne de partage est ainsi clairement tracée — entre, d’une part, la constatation souveraine du fait coutumier, et, d’autre part, le respect des règles de droit que cette constatation commande.
Les textes cités
Le texte en vigueur de chaque disposition citée, tel qu’il se lit au 5 octobre 2026. Une disposition a connu des rédactions antérieures : elles sont données, datées, et ce qui les sépare du texte actuel est souligné. Lorsqu’une rédaction a été reprise sous un autre numéro, ou dans un autre code, la destination est nommée.
Article 1134 du code civilen vigueur depuis le 1er octobre 2016
L'erreur sur les qualités essentielles du cocontractant n'est une cause de nullité que dans les contrats conclus en considération de la personne.
1 rédaction antérieure — ce qui a changé est souligné
Du 21 mars 1804 au 1er octobre 2016Les conventions légalement formées tiennent lieu L'erreur sur les qualités essentielles du cocontractant n'est une cause de loi à ceux qui nullité que dans les ont faites. Elles ne peuvent être révoquées que contrats conclus en considération de leur consentement mutuel, ou pour les causes que la loi autorise. Elles doivent être exécutées de bonne foi. personne.
Article 1315 du code civilen vigueur depuis le 1er octobre 2016
Le débiteur solidaire poursuivi par le créancier peut opposer les exceptions qui sont communes à tous les codébiteurs, telles que la nullité ou la résolution, et celles qui lui sont personnelles. Il ne peut opposer les exceptions qui sont personnelles à d'autres codébiteurs, telle que l'octroi d'un terme. Toutefois, lorsqu'une exception personnelle à un autre codébiteur éteint la part divise de celui-ci, notamment en cas de compensation ou de remise de dette, il peut s'en prévaloir pour la faire déduire du total de la dette.
Avant le 1er octobre 2016, ce numéro portait un autre texte — sans rapport avec l’article actuel
Du 21 mars 1804 au 1er octobre 2016Celui qui réclame l'exécution d'une obligation doit la prouver.
Réciproquement, celui qui se prétend libéré doit justifier le paiement ou le fait qui a produit l'extinction de son obligation.
Ce texte se lit aujourd’hui à l’article 1353 du code civil.
Article 1353 du code civilen vigueur depuis le 1er octobre 2016
Celui qui réclame l'exécution d'une obligation doit la prouver. Réciproquement, celui qui se prétend libéré doit justifier le paiement ou le fait qui a produit l'extinction de son obligation.
Avant le 1er octobre 2016, ce numéro portait un autre texte — sans rapport avec l’article actuel
Du 21 mars 1804 au 1er octobre 2016Les présomptions qui ne sont point établies par la loi, sont abandonnées aux lumières et à la prudence du magistrat, qui ne doit admettre que des présomptions graves, précises et concordantes, et dans les cas seulement où la loi admet les preuves testimoniales, à moins que l'acte ne soit attaqué pour cause de fraude ou de dol.
Ce texte se lit aujourd’hui à l’article 1382 du code civil.
Article 1359 du code civilen vigueur depuis le 1er octobre 2016
L'acte juridique portant sur une somme ou une valeur excédant un montant fixé par décret doit être prouvé par écrit sous signature privée ou authentique. Il ne peut être prouvé outre ou contre un écrit établissant un acte juridique, même si la somme ou la valeur n'excède pas ce montant, que par un autre écrit sous signature privée ou authentique.
Celui dont la créance excède le seuil mentionné au premier alinéa ne peut pas être dispensé de la preuve par écrit en restreignant sa demande.
Il en est de même de celui dont la demande, même inférieure à ce montant, porte sur le solde ou sur une partie d'une créance supérieure à ce montant.
Avant le 1er octobre 2016, ce numéro portait un autre texte — sans rapport avec l’article actuel
Du 21 mars 1804 au 1er octobre 2016Il ne peut être déféré que sur un fait personnel à la partie à laquelle on le défère.
Ce texte se lit aujourd’hui à l’article 1385-1 du code civil.
Article 1502 du code de procédure civileen vigueur depuis le 1er mai 2011
Le recours en révision est ouvert contre la sentence arbitrale dans les cas prévus pour les jugements à l'article 595 et sous les conditions prévues aux articles 594,596,597 et 601 à 603.
Le recours est porté devant le tribunal arbitral.
Toutefois, si le tribunal arbitral ne peut à nouveau être réuni, le recours est porté devant la cour d'appel qui eût été compétente pour connaître des autres recours contre la sentence.
Avant le 1er mai 2011, ce numéro portait un autre texte — sans rapport avec l’article actuel
Du 14 mai 1981 au 1er mai 2011L'appel de la décision qui accorde la reconnaissance ou l'exécution n'est ouvert que dans les cas suivants :
1° Si l'arbitre a statué sans convention d'arbitrage ou sur convention nulle ou expirée ;
2° Si le tribunal arbitral a été irrégulièrement composé ou l'arbitre unique irrégulièrement désigné ;
3° Si l'arbitre a statué sans se conformer à la mission qui lui avait été conférée ;
4° Lorsque le principe de la contradiction n'a pas été respecté ;
5° Si la reconnaissance ou l'exécution sont contraires à l'ordre public international.
Le miroir ne dit pas où ce texte est repris.
Décisions citées 5
Chaque décision de la Cour de cassation mentionnée sur cette page, avec son lien officiel.
- CassationCass. chambre commerciale, 12 décembre 1973, n° 72-12.979consulter ↗
- CassationCass. chambre sociale, 11 juin 1987, n° 84-43.059consulter ↗
- RejetCass. 1re chambre civile, 6 janvier 1987, n° 84-17.274consulter ↗
- CassationCass. assemblée plénière, 26 février 1988, n° 85-40.034consulter ↗
- RejetCass. chambre commerciale, 9 janvier 2001, n° 97-22.668consulter ↗
Pour aller plus loin
Les ouvrages de référence sur les questions que traite cette étude.
Pour aborder la matière
- Droit des obligations 2027. 19e éd.Stéphanie Porchy-Simon · Dalloz
- Droit des obligations 2026. 29e éd.Laetitia Tranchant · Dalloz
- L'essentiel du droit des obligationsCorinne Renault-Brahinsky · Gualino
Les ouvrages de référence
- Droit civil Les obligations. 13e éd.François Terré · Dalloz
- Droit civil. Les obligations. 19e éd. - L'acte juridiqueJacques Flour · Sirey
- Réforme du droit des contrats, du régime général et de la preuve des obligationsOlivier Deshayes · LexisNexis
- Introduction générale au droit. 17e éd.Rémy Cabrillac · Dalloz
- Droit de la preuveÉtienne Vergès · PUF
- Droit des obligationsPhilippe Malaurie · LGDJ
- Droit des régimes matrimoniauxPhilippe Malaurie · LGDJ
Le code
Le vocabulaire juridique
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