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Société : définition juridique

Mis à jour le 31 octobre 20269 min de lecture

Le mot

Le mot vient du latin societas, que l’Académie française rend par « association, communauté ; alliance » et rattache à socius, « compagnon, associé ; allié ». Présent en français dès le XIIe siècle, il a longtemps désigné la compagnie et le commerce des personnes avant de se resserrer sur l’affaire menée à plusieurs : le Trésor de la langue française relève en 1615 la formule « compagnie et société », qu’il glose par « association de personnes finançant ou gérant en commun une entreprise », puis l’« acte de société » en 1656 et la « société anonyme » en 1673. C’est ce sens d’une affaire menée à plusieurs que le droit a retenu.

Sources : le Dictionnaire de l’Académie française (9e éd.), le Trésor de la langue française, un dictionnaire latin-français de 1934.

Les sens de la notion

La societas romaine et la définition de Pothier

Le droit romain connaît déjà la société, et il en discute la mesure. Gaius rapporte une controverse : un associé peut-il prendre la plus grande part du gain et subir la moindre part de la perte ? Quintus Mucius tenait la clause pour contraire à la nature de la société ; « mais Servius Sulpicius, dont l’avis a prévalu, était si persuadé que la société peut se contracter ainsi, qu’il a dit qu’on pouvait faire une société telle que celui qui ne supporte aucune perte prenne part au bénéfice », pourvu que son industrie le justifie (Institutes, III, 149, trad. Domenget, nouv. éd., 1866, p. 396).

Pothier ouvre son Traité du contrat de société par une définition que Bugnet, son annotateur, rapproche de l’article 1832 : plusieurs personnes mettent en commun quelque chose pour faire en commun un profit honnête, « dont elles s’obligent réciproquement de se rendre compte » (Œuvres, éd. Bugnet, t. IV, n° 1, p. 241). Il en fait aussi une condition d’essence : « Il est de l’essence de ce contrat que la société soit contractée pour l’intérêt commun des parties » ; à défaut, la convention n’est qu’un mandat (n° 11, p. 243).

Le code civil et le bénéfice

Le code de 1804 définit la société comme « un contrat par lequel deux ou plusieurs personnes conviennent de mettre quelque chose en commun, dans la vue de partager le bénéfice qui pourra en résulter » (ancien article 1832, que cite Laurent, Principes de droit civil, 4e éd., 1887, t. XXVI, n° 134).

Le partage du bénéfice ne suffit pas pour autant à faire l’associé. Planiol le montre par l’employé intéressé : la personne qui « prend part aux bénéfices d’une maison de commerce » n’en devient pas associée, et les employés gardent « leur qualité de salariés » (Traité élémentaire de droit civil, 7e éd., 1917, t. II, n° 1934).

Le mot de bénéfice a divisé les auteurs à propos des coopératives, qui procurent à leurs membres des objets à moindre prix. À ceux qui y voyaient un bénéfice, Baudry-Lacantinerie et Wahl répondent : « la vérité est qu’on évite une perte ; or les groupements destinés à éviter une perte sont des associations » (Traité théorique et pratique de droit civil, De la société, 3e éd., 1907, n° 121). L’arrêt Manigod (Cass. ch. réunies, 11 mars 1914) retient ce sens étroit, et la loi n° 78-9 du 4 janvier 1978 inscrit l’économie à côté du bénéfice.

Le sens actuel et la définition de la Cour de cassation

La rédaction issue de la loi n° 85-697 du 11 juillet 1985 ne dit plus que la société « est un contrat » : elle « est instituée » par deux ou plusieurs personnes qui conviennent par un contrat, ou, si la loi le permet, par une seule (article 1832).

Le mot a deux sens. Au sens étroit, il désigne le contrat qui lie les associés ; au sens large, la personne morale qui en naît à compter de l’immatriculation, pour toutes les sociétés autres que la société en participation et la société de libre partenariat spéciale (article 1842).

La Cour de cassation en a fixé les éléments. À propos de concubins, la chambre commerciale de la Cour de cassation juge que la société créée de fait, « qui exige la réunion des éléments caractérisant tout contrat de société, nécessite l’existence d’apports, l’intention de collaborer sur un pied d’égalité à la réalisation d’un projet commun et l’intention de participer aux bénéfices ou aux économies ainsi qu’aux pertes éventuelles pouvant en résulter » ; ces éléments « doivent être établis séparément et ne peuvent se déduire les uns des autres » ().

Le texte

Article 1832 du code civil · rédaction en vigueur depuis le 13 juillet 1985

La société est instituée par deux ou plusieurs personnes qui conviennent par un contrat d'affecter à une entreprise commune des biens ou leur industrie en vue de partager le bénéfice ou de profiter de l'économie qui pourra en résulter.
Elle peut être instituée, dans les cas prévus par la loi, par l'acte de volonté d'une seule personne.
Les associés s'engagent à contribuer aux pertes.

La rédaction en vigueur de l’article 1832 date de la loi n° 85-697 du 11 juillet 1985, qui a substitué l’affectation à une « entreprise commune » à la simple mise en commun et admis la société d’une seule personne. Elle succède à celle de la loi n° 78-9 du 4 janvier 1978, qui avait déjà ajouté au partage du bénéfice la possibilité de « profiter de l’économie » et fait de la contribution aux pertes un engagement des associés. Le code de 1804 ne connaissait que le bénéfice : c’est sur ce seul critère que les chambres réunies de la Cour de cassation avaient rangé parmi les associations la caisse rurale de crédit de l’arrêt Manigod (Cass. ch. réunies, 11 mars 1914), qui ne procurait à ses membres que des prêts à taux réduit.

Les éléments constitutifs

Des apports. Chaque associé affecte d’abord à l’entreprise commune des biens ou son industrie (article 1832, alinéa 1er). L’apport en industrie est admis depuis Rome : « souvent, en effet, l’industrie remplace l’argent » (la controverse rapportée par Gaius).

La vocation au bénéfice ou à l’économie. Les associés doivent ensuite viser le partage d’un bénéfice ou une économie, et s’engager à contribuer aux pertes (article 1832, alinéas 1er et 3). L’économie n’est entrée dans la lettre du texte qu’en 1978 (le code civil et le bénéfice).

L’intention de s’associer. Il faut enfin l’intention de s’associer, que la jurisprudence nomme affectio societatis : la volonté de collaborer sur un pied d’égalité à un projet commun. Quand l’existence d’une société créée de fait est en cause, elle se prouve pour elle-même, sans se déduire des apports ni de la participation aux résultats ( ; la définition de la Cour de cassation).

Le contrôle de la Cour de cassation

La société est une notion de droit : la Cour de cassation contrôle la qualification retenue par les juges du fond (le contrôle de la qualification). Pour la société créée de fait, des apports, la vocation au bénéfice ou à l’économie et l’intention de s’associer doivent être établis séparément (Cass. com., 23 juin 2004, préc.). Au visa de l’ancien article 1382 du code civil, la Troisième chambre civile de la Cour de cassation casse pour manque de base légale l’arrêt fondé sur le seul en-tête commun de lettres, « sans préciser les circonstances de nature à établir de la part des intéressés une intention de s’associer, l’existence d’apports et la participation aux bénéfices et aux pertes » (Cass. 3e civ., 4 janvier 1973, n° 70-14.269). Dans l’application, le contrôle peut être léger : à un pourvoi qui niait toute mise en commun d’apports, la chambre commerciale de la Cour de cassation répond que la cour d’appel « a pu estimer » que des mises de fonds et une reconnaissance de propriété étaient « constitutifs d’apports réciproques », et qu’elle a « légalement justifié sa décision » (Cass. com., 1er décembre 1981, n° 79-10.949). Un pourvoi peut donc reprocher aux juges de n’avoir pas caractérisé chaque élément.

Les effets de la qualification

  • L’associé doit à la société ce qu’il a promis d’y apporter. Il est « débiteur envers la société de tout ce qu’il a promis de lui apporter en nature, en numéraire ou en industrie ». Selon que l’apport est en propriété ou en jouissance, l’apporteur en est garant comme un vendeur ou comme un bailleur ; l’apport en jouissance de choses de genre ou de biens appelés à être renouvelés en transfère la propriété et le rend garant comme un vendeur (article 1843-3).
  • Les bénéfices et les pertes se répartissent selon la part de chacun. Ils se déterminent « à proportion de sa part dans le capital social », « le tout sauf clause contraire » ; l’associé qui n’a apporté que son industrie reçoit autant que celui dont l’apport est le plus faible. Est en revanche réputée non écrite la stipulation qui attribue à un associé la totalité du profit, l’en exclut totalement, l’exonère de la totalité des pertes ou les met toutes à sa charge (article 1844-1).
  • La mésentente des associés peut conduire à la dissolution. Le tribunal peut prononcer la dissolution anticipée à la demande d’un associé pour justes motifs, « notamment en cas d’inexécution de ses obligations par un associé, ou de mésentente entre associés paralysant le fonctionnement de la société » (article 1844-7).

Les enjeux de la qualification

La qualification décide du régime du groupement : retenue, elle soumet les associés aux règles du contrat de société, qui répute non écrite la clause réservant à l’un d’eux la totalité du profit (article 1844-1). Écartée faute de vocation au bénéfice ou à l’économie (article 1832), elle laisse place à l’association. Face à l’indivision, dont le partage peut être provoqué sauf sursis ou convention (article 815), elle soumet le sort des biens aux causes de dissolution de la société (article 1844-7).

Ne pas confondre avec

L’association. Elle réunit elle aussi des personnes qui mettent en commun leurs connaissances ou leur activité, mais dans un but autre que le partage des bénéfices, selon la loi du 1er juillet 1901 qui la définit.

L’indivision. Elle est le concours de droits de même nature sur un même bien, dont chacun peut sortir en provoquant le partage, sauf sursis ou convention (article 815), là où la société procède d’une affectation voulue à une entreprise commune.

La société créée de fait. Elle n’est pas une notion distincte, mais une société que révèle, sans qu’aucun acte l’ait constituée, le comportement de personnes qui se sont conduites en associés, et que la loi soumet aux règles de la société en participation (article 1873).

Adage. Error communis facit jus : celui qui crée l’apparence d’une société dont il serait l’associé est tenu envers le tiers, sans erreur commune ; l’apparence cède devant l’autorisation exigée pour les cautions d’une société anonyme.

Adage. Nul n’est tenu de demeurer dans l’indivision : la société se distingue de l’indivision : le rescrit les joignait, mais l’une prend fin par ses causes propres, l’autre par le partage.

Adage. Nul ne plaide par procureur : l’action ut singuli de l’associé est une dérogation légale à la maxime, non une application.

Adage. Pas de nullité sans texte : la société applique la maxime : la nullité de la société et des décisions sociales ne peut résulter que des causes que la loi énumère (article 1844-10 du code civil, réécrit le 1er octobre 2025).

Adage. Ubi emolumentum, ibi onus : le contrat de société lie le partage des bénéfices à l’engagement de contribuer aux pertes.

Jurisprudence citée 1 décision

0 cassation1 rejet1 au Bulletin2004
2004RejetCass. com., 23 juin 2004, n° 01-10.106Bulletincité 2×
formationchambre commerciale
date23 juin 2004
attaquéeCour d'appel de Lyon, 2000-01-11, 11 janv. 2000
L'existence d'une société créée de fait entre concubins, qui exige la réunion des éléments caractérisant tout contrat de société, nécessite l'existence d'apports, l'intention de collaborer sur un pied d'égalité à la réalisation d'un projet commun et l'intention de participer aux bénéfices ou aux économies ainsi qu'aux pertes éventuelles pouvant en résulter. Ces éléments cumulatifs doivent être établis séparément et ne peuvent se déduire les uns des autres.
Sommaire publié par la Cour, base Judilibre — texte non retouché
courdecassation.fr ↗dans le texte : ↑1 ↑2
Décisions de la Cour de cassation, rattachées par le numéro de pourvoi, la date et la chambre.

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