Le mot
Déverbal d’avouer, le mot est né dans le droit des fiefs : l’Académie française le date du xiiie siècle « comme terme du droit féodal », et le Littré y voit d’abord l’action de « vouer service féodal ». L’origine du verbe est discutée, l’Académie le tenant pour emprunté du latin advocare, « convoquer », puis « avoir recours à quelqu’un comme défenseur », le Littré le décomposant en « à et vouer ». En 1694, l’adveu est encore la reconnaissance donnée à un seigneur des terres que l’on tient de lui ; en 1835, le Dictionnaire de l’Académie française l’accueille comme terme de jurisprudence, « la reconnaissance que fait une partie, du droit prétendu par son adversaire ». Le droit, pourtant, ne reçoit l’aveu que d’un fait.
Sources : le Dictionnaire de l’Académie française (1694-2024), le Littré.
Les sens de la notion
La confession, du Digeste à Pothier
Le Digeste traite de l’aveu au titre des confessions. Paul y pose que « Confessus pro iudicato est, qui quodammodo sua sententia damnatur » (D. 42, 2, 1) : celui qui avoue est tenu pour jugé, condamné en quelque sorte par sa propre sentence. Ulpien ajoute aussitôt que celui qui se trompe n’avoue pas, à moins que son erreur ne porte sur le droit (D. 42, 2, 2).
Pothier parle encore de confession. La confession judiciaire est pour lui « l’aveu qu’une partie fait devant le juge » d’un fait sur lequel elle est interrogée, et « dont le juge donne acte » (Traité des obligations, part. IV, chap. III, sect. I, n° 830, éd. Bugnet, 1861). Elle « fait une pleine foi du fait qui est confessé » (n° 831), et celui qui n’a d’autre preuve ne peut la diviser (n° 832). Le code de 1804 recueille ces règles à l’ancien article 1356 : pleine foi, indivisibilité, rétractation réservée à l’erreur de fait.
Une définition doctrinale sous le code de 1804
Le code de 1804 divise l’aveu sans le définir (ancien article 1354). La définition vient de la doctrine. Aubry et Rau tiennent l’aveu pour « la déclaration par laquelle une personne reconnaît pour vrai, et comme devant être tenu pour avéré à son égard, un fait de nature à produire contre elle des conséquences juridiques » (Cours de droit civil français, 4e éd., t. VIII, § 751). Seules comptent alors les déclarations sérieuses, faites avec la pensée que l’adversaire sera dispensé de prouver.
Laurent conteste qu’il ait fallu corriger Pothier : « Tout ce que disent MM. Aubry et Rau est compris dans la définition de Pothier », puisqu’on ne répond au juge que sur des faits juridiques ; il étend seulement la définition à l’aveu fait hors justice (Principes de droit civil, t. XX, n° 155). Planiol en marque la portée dans le procès : « le litige disparaît sur le point faisant l’objet d’un aveu » (Traité élémentaire de droit civil, 8e éd., t. I, n° 351).
La définition de la Cour de cassation et du code
La Cour de cassation reprend la formule et y ajoute la volonté. Au visa de l’ancien article 1354, elle juge que « l’aveu exige de la part de son auteur une manifestation non équivoque de sa volonté de reconnaître pour vrai un fait de nature à produire contre lui des conséquences juridiques » (Cass. 1re civ., 26 mai 1999, n° 97-16.147CassationBulletinL'aveu exige de la part de son auteur une manifestation non équivoque de sa volonté de reconnaître pour vrai un fait de nature à produire contre lui des conséquences juridiques. Lorsque l'existence d'une vente n'est pas contestée, les déclarations de l'acheteur, quant au paiement du prix, constituent non pas un aveu mais de simples allégations.Sommaire publié par la Cour, base Judilibre — texte non retouchécourdecassation.fr ↗dans la jurisprudence citée ↓), formule qu’elle employait déjà en 1976 (Cass. 3e civ., 4 mai 1976, n° 75-10.452CassationBulletinL'aveu exige de la part de son auteur une manifestation non équivoque de sa volonté de reconnaître pour vrai un fait de nature à produire contre lui des conséquences juridiques. En matière de revendication immobilière ne peut constituer un aveu extra-judiciaire le comportement passif du possesseur d'une parcelle litigieuse à l'égard d'une désignation de confront figurant dans un acte qui n'avait pas pour objet de déterminer les droits de voisins étrangers audit acte.Sommaire publié par la Cour, base Judilibre — texte non retouchécourdecassation.fr ↗dans la jurisprudence citée ↓). L’ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016 inscrit à l’article 1383 la formule d’Aubry et Rau, sans l’incise sur le fait tenu pour avéré, et la Cour de cassation maintient la sienne sous ce texte (Cass. 2e civ., 8 décembre 2022, n° 21-17.446).
Au sens large, l’aveu désigne toute reconnaissance, d’une dette comme d’un paiement : Planiol range parmi les aveux le billet qui constate un emprunt et le reçu du créancier payé, « un aveu écrit » (n° 352). Au sens étroit, celui de l’article 1383, l’aveu est la reconnaissance d’un fait, judiciaire s’il est fait en justice, extrajudiciaire dans les autres cas.
Le texte
Article 1383 du code civil · rédaction en vigueur depuis le 1er octobre 2016
L'aveu est la déclaration par laquelle une personne reconnaît pour vrai un fait de nature à produire contre elle des conséquences juridiques.
Il peut être judiciaire ou extrajudiciaire.
Issu de l’ordonnance n° 2016-131 du 10 février 2016, entrée en vigueur le 1er octobre 2016, l’article 1383 a donné à l’aveu sa première définition légale. Le code de 1804 se bornait à le diviser : « L’aveu qui est opposé à une partie est ou extrajudiciaire ou judiciaire » (ancien article 1354). L’aveu judiciaire est défini à part, comme « la déclaration que fait en justice la partie ou son représentant spécialement mandaté » (article 1383-2).
Les éléments constitutifs
La volonté de reconnaître. L’aveu suppose une volonté de reconnaître, manifestée sans équivoque : il « exige de la part de son auteur une manifestation non équivoque de sa volonté de reconnaître pour vrai un fait de nature à produire contre lui des conséquences juridiques » (Cass. 2e civ., 8 décembre 2022, n° 21-17.446).
L’auteur de la déclaration. La déclaration émane de la partie à laquelle on l’oppose ou de son représentant spécialement mandaté, l’aveu judiciaire étant « la déclaration que fait en justice la partie ou son représentant spécialement mandaté » (article 1383-2) ; au visa de l’ancien article 1354, la Cour de cassation jugeait que « l’aveu doit émaner de la partie à laquelle on l’oppose » (Cass. 1re civ., 23 nov. 1982, n° 81-15.904CassationBulletinLa déclaration d'une partie ne peut être retenue contre elle comme constituant un aveu que si elle porte sur des points de fait et non sur des points de droit. Tel n'est pas le cas de la reconnaissance, par une partie, des droits de propriété indivise d'une autre partie sur un immeuble.Sommaire publié par la Cour, base Judilibre — texte non retouchécourdecassation.fr ↗dans la jurisprudence citée ↓).
Un fait. Elle porte sur un fait, et non sur un point de droit : au visa de l’ancien article 1354, la déclaration d’une partie « ne peut être retenue contre elle comme constituant un aveu que si elle porte sur des points de fait et non sur des points de droit » (Cass. 1re civ., 23 nov. 1982, n° 81-15.904CassationBulletinLa déclaration d'une partie ne peut être retenue contre elle comme constituant un aveu que si elle porte sur des points de fait et non sur des points de droit. Tel n'est pas le cas de la reconnaissance, par une partie, des droits de propriété indivise d'une autre partie sur un immeuble.Sommaire publié par la Cour, base Judilibre — texte non retouchécourdecassation.fr ↗dans la jurisprudence citée ↓).
La reconnaissance qui dessert son auteur. Elle dessert son auteur, l’article 1383 ne retenant que le fait « de nature à produire contre elle des conséquences juridiques ».
Le contrôle de la Cour de cassation
Notion de droit, l’aveu est défini par la Cour de cassation et appliqué par les juges du fond (les degrés du contrôle). Elle impose sa définition, qui réunit la volonté de reconnaître, l’auteur de la déclaration, un fait et la reconnaissance qui dessert son auteur : au visa de l’ancien article 1354, elle a cassé pour violation l’arrêt fondé « sur l’aveu d’une solidarité », point de droit (Cass. 1re civ., 7 juin 1995, n° 92-21.961CassationBulletinSelon l'article 1354 du Code civil, l'aveu judiciaire n'est admissible que s'il porte sur des points de fait et non sur des points de droit. Viole ce texte une cour d'appel qui fonde sa décision sur l'aveu d'une solidarité.Sommaire publié par la Cour, base Judilibre — texte non retouchécourdecassation.fr ↗dans la jurisprudence citée ↓) ; ce contrôle lourd vaut jusque dans l’application (Cass. 2e civ., 8 décembre 2022, précité). La volonté de reconnaître s’apprécie plus librement : saisie d’un grief de violation de l’ancien article 1356, elle a jugé dans une espèce qu’une cour d’appel « a pu en déduire » que l’annonce d’une libération de fonds, sans reconnaissance de leur disponibilité, ne constituait pas un aveu judiciaire (Cass. com., 14 octobre 2008, n° 07-14.471, non publié) : contrôle léger. Le juge apprécie la valeur probante de l’aveu extrajudiciaire (article 1383-1) ; contre cette appréciation restent le défaut de motifs, le manque de base légale et la dénaturation d’un écrit.
Les effets de la qualification
- L’aveu judiciaire fait foi contre son auteur. Le fait reconnu en justice est tenu pour prouvé contre lui, sans que l’adversaire ait à l’établir (article 1383-2, alinéa 2).
- L’aveu judiciaire ne peut être divisé contre son auteur. Qui s’en prévaut le prend tel quel, sans en retenir ce qui dessert son auteur et en écarter ce qui le sert (article 1383-2, alinéa 3).
- L’aveu judiciaire est irrévocable. Seule une erreur de fait permet à son auteur de revenir sur sa déclaration (article 1383-2, alinéa 4).
- Purement verbal, l’aveu extrajudiciaire n’est admis que là où la loi permet la preuve par tout moyen. Le juge en apprécie la valeur probante (article 1383-1).
Les enjeux de la qualification
Judiciaire plutôt qu’extrajudiciaire, l’aveu fait foi contre son auteur, sans pouvoir être divisé contre lui ni révoqué hors l’erreur de fait (article 1383-2), quand le juge apprécie la valeur probante de l’aveu extrajudiciaire (article 1383-1). Parmi les modes qui suppléent l’écrit, l’aveu judiciaire n’a pas besoin d’appui, à la différence du commencement de preuve par écrit, qui doit être corroboré par un autre moyen de preuve (article 1361).
Ne pas confondre avec
Le témoignage. Il est la déclaration d’un tiers, dont la valeur probante est laissée à l’appréciation du juge (article 1381), quand l’aveu est la parole d’une partie retournée contre elle-même.
Le serment. Le serment décisoire porte sur un fait personnel à la partie à laquelle l’adversaire le défère pour en faire dépendre le jugement de la cause, alors que l’aveu reconnaît un fait contre soi (articles 1384 et 1385-1).
L’acquiescement à la demande. Il emporte renonciation à l’action et reconnaissance que les prétentions de l’adversaire sont fondées (article 408 du code de procédure civile), là où l’aveu ne porte que sur un fait (article 1383).
Le commencement de preuve par écrit. Écrit émané de celui qui conteste l’acte ou de celui qu’il représente, il rend seulement vraisemblable ce qui est allégué et doit être corroboré par un autre moyen de preuve, alors que l’aveu judiciaire supplée l’écrit à lui seul (articles 1361 et 1362).
Adage. Actori incumbit probatio : l’aveu est un mode de preuve qui dispense l’adversaire de prouver le fait avoué ; il ne dit pas qui avait la charge.
Adage. Da mihi factum, dabo tibi jus : l’aveu n’est admissible que sur un point de fait, jamais sur un point de droit.
Adage. In dubio pro reo : l’aveu se distingue d’une preuve qui lierait le juge : dénié, il ne lève pas le doute ; la loi le laisse déjà à la libre appréciation des juges, ce que redira en 2029 l’article L. 1311-3 du code de procédure pénale.
Adage. Nul n’est censé ignorer la loi : l’ancien article 1356 interdisait de révoquer l’aveu judiciaire sous prétexte d’une erreur de droit ; l’article 1383-2, depuis le 1er octobre 2016, ne réserve que l’erreur de fait.
Adage. Nul ne peut se contredire au détriment d’autrui : l’aveu judiciaire lie son auteur sur un fait ; il se distingue de la maxime, qui sanctionne un changement de position en droit.
Adage. Nul ne peut se constituer de preuve à soi-même : l’aveu est la déclaration d’une partie contre elle-même ; la maxime vise l’écrit qu’elle établit en sa faveur.
Adage. Qui tacet, consentire videtur : l’aveu est une déclaration ; le silence opposé à l’affirmation d’un fait n’en est pas un.
Adage. Témoins passent lettres ; lettres passent témoins : l’aveu judiciaire supplée l’écrit (article 1361), même contre ce que l’acte stipule.
Pour aller plus loin
Ce qui a bougé en droit privé, une fois par mois.